L'art et l'argent (coll.) par Bertrand Verdier

Les Parutions

18 mai
2017

L'art et l'argent (coll.) par Bertrand Verdier

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Le peuple abstentionniste qui manque

 

"À partir de combien de nouvelles poules plus grosses que des poules normales trouvons-nous ces nouvelles poules normales, c'est-à-dire pas grosses ?"
(Nathalie Quintane, « entraînement », BoXon, n° 4, printemps 1999)

"Je ne suis pas brigand, pas plus brigand que quiconque, je suis venu abolir la hiérarchie, qui êtes-vous ? Le directeur, ou si vous voulez, le propriétaire. Et qui est le propriétaire de l'art ?"
(Gaëlle Obiégly, le musée des valeurs sentimentales, p. 182)

"faire en sorte d'avoir plus d'argent en se débrouillant pour avoir plus d'argent."
(Christophe Tarkos, L'argent, p. 15)

"Le monde de l'art n'est pas le monde du pardon"
(René Char)

Ce volume de huit contributions sur les conditions de productions de l'art non reproductible contemporain et le fonctionnement de son marché n'est certes pas inintéressant : il renforce le crédit d'analyses anciennes comme récentes, selon lesquelles l'art ne s'exempterait pas de la marchandisation planétarisée de tout, y compris du vivant. Nathalie Quintane avait déjà pointé la naïveté à s'en estimer ontologiquement préservé dans son article Les poètes et le pognon, publié le 23 février 2015 sur Sitaudis, et auquel le titre du présent volume fait évidemment référence.

Six des contributions apparaissent, dans cette perspective, lisibles. Cependant, leur dommageable aménité est spéculairement révélée par les aspérités bienvenues de celles de Olivier Quintyn et de Nathalie Quintane. Ces deux-là se distinguent notablement : Olivier Quintyn (en 2e position) et Nathalie Quintane, qui non innocemment conclut, débordent en effet le cadre standardisé du microcosme de l'art, et démontrent chimériques l'exception et la spécificité qu'il croit incarner, représenter. Ils persistent à contrevenir à l'impératif institutionnel rapporté par un.e étudiant.e en art : « je comprends assez vite que je dois appauvrir ma langue, je dois être efficace, ça doit se lire vite » (p. 72). En conséquence, ils prodiguent une langue riche, où « efficace » récuse "réducteur" et "simplifié" comme synonymes, et offrent la délectation littéraire, donc politique, d'une précision et d'une rigueur chantournées.

Dans la lutte contre la corrosion par la novlangue qu'épatent inconsciemment les autres contributions, Olivier Quintyn et Nathalie Quintane ont élu deux angles d'attaque distincts. Au-delà de l'implacable exposé des traits léthaux constants que tirent, pour toujours plus de pognon, les capitalistes sur le reste de l'humanité, Olivier Quintyn confirme sans simplisme, d'une part que ce marigot crée et détient des lexiques ni approximatifs ni corrodables, lui assurant maîtrise, captation et aliénation du vital, et d'autre part que l'accès à ces lexiques et leurs décryptages sont non seulement possibles, mais nécessaires, pour comprendre et entraver ce qui s'orchestre. Il fait ainsi œuvre en quelque sorte d'éducation populaire. L'innocuité (sciemment) des propositions conclusives « pour transformer cet état de choses » (p. 45) cible le lectorat sous-jacent du titre : les partisans d'un réformisme cogestionnaire, qui se sentent obligés de se sentir coupables de se si bien concilier le capitalisme en marche.

Ce mélange d'éducation populaire et d'appel à donner un sou pour les pauvres heurte emblématiquement ce que plusieurs contributions égaillent sous la dénomination irréfléchie de « démocratisation culturelle » : à l'inverse de cette sommation subliminale de consommer en masse une culture spectacularisée, et déclinée en goodies et colifichets à fort rendement, l'éducation populaire provoque une "acculturation", terme naguère encore employé par Nathalie Quintane, et logiquement absent du livre puisqu'il désigne un processus et une évolution individuels, lente élaboration choisie d'un sujet au sein d'une société, et dont peu de blé est à taller.

Nathalie Quintane étudie elle aussi ce qui loge dans les mots. Elle darde autant « le révisionnisme historique et le ravalement de façade du présent » (p. 135) que « la diffusion du vocabulaire corporate » (p. 128) : une « stratégie globale […] non négligeable de réviser le langage » (p. 129), qui « n'est évidemment pas sans effet politique majeur » (p. 133). Elle propose incidemment quelques révisions : « éjoui », « potlach », voire « mèmes ». Plus fervemment, elle fait d'emblée surgir la locution « démocratie représentative », qui relativise une forme de démocratie que le « personnel politique » (p. 127) impose comme seule possible par amputation délibérée de l'épithète. Ce faisant, elle réintroduit dans la langue, donc dans la pensée, une réalité boutée toujours plus hors par ce personnel : c'est effectivement la problématique de la démocratie en tant que représentation (terme qui relève des lexiques aussi bien politique qu'artistique, dont théâtral) qui clôt l'intervention (soit, significativement, le livre) : « refuser purement et simplement la représentation ? […] cauchemar des classes dirigeantes » (p. 140).

Un objectif pourrait alors consister à travailler collectivement à donner un corps réel à ce cauchemar, cette inadmissibilité que serait pour ces classes l'instauration par exemple d'une démocratie directe (ou de l'extension du salaire à vie). La démocratie directe en effet renverse, abolit toute représentation et la subroge par une collectivité, insubsumable et indéfiniment renouvelée, de présences présentes. Or, depuis notre antiquité, c'est au prolétariat qu'incombe cette fonction révolutionnaire ; postuler ici un « prolartariat » (p. 45) ou un "poétariat" est sans doute aimable, mais c'est en demeurer à une expression corporatiste, voire contribuer à la situation calamiteuse : « le public cible du mécénat culturel […] il n'y a aucune raison pour que ce public fasse défaut » [à la représentation, au spectacle, à la représentativité]. Déplorant les pratiques d'une partie du "milieu culturel" "pariant essentiellement sur [sa] propre tête" (c'est-à-dire : collaborant), Les poètes et le pognon prescrit au contraire "de considérer le travail artistique comme un travail et d'appeler un chat un chat" (et donc la démocratie représentative la démocratie représentative, la démocratie directe la démocratie directe et le prolétariat le prolétariat : il ne se sache pas qu'il existe un cheminotariat, un gazierariat, un fumistariat, un aide-soignantariat, usw). Ce livre manifeste avant tout la réalité d'un psittariat, conséquence recherchée dans la population de ce « pot commun de langage où communicants, politiques et journalistes piochent pour rédiger discours et articles » (p. 129). Ce pot à dessein essaime : ainsi des Samedis, Dimanches et Fêtes (ah, non : ces SDF-là sont pour les administrations), pardon, des "Sans Domicile Fixe" meurent unanimement "de froid" chaque hiver. De rares associations et collectifs, souvent amuïs (à raison même), avèrent que ces êtres humains meurent de pauvreté, et en nombre en silence pourtant plus élevé l'été.

De Nathalie Quintane alors, une phrase percute quasi injonction : « les philosophes aimeraient que chaque homme soit philosophe, les économistes que chacun soit économiste, et les poètes que la poésie soit faite par tous » (p. 132). Se libérer du psittariat n'aura lieu que collectivement, choralement. Aller "à la rencontre des autres travailleurs" incite encore Les poètes et le pognon. « s'abstenir […] refuser purement et simplement la représentation » (p. 140) : l'inadmissible doit être fait par tous, non par un.