La Langue et ses monstres, extrait par Christian Prigent

Les Parutions

19 nov.
2014

La Langue et ses monstres, extrait par Christian Prigent

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  Christian Prigent publie une version augmentée de La Langue et ses monstres, publiée en 1989 par les éditions Cadex, alors dirigées par Gérard Fabre.

Avant le compte rendu qu’en fera sur notre site Tristan Hordé, nous avons le plaisir d’en présenter un extrait de dix pages, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de Paul Otchakovsky-Laurens : il s’agit de la fin de Malaise dans l’admiration, chapitre consacré au Ponge politique.

 

(...)

 

J’ai rencontré l’œuvre de Ponge, puis Ponge lui-même, à cette époque, d’abord pour un travail universitaire sur Le Parti-pris des choses. Et j’ai beaucoup fréquenté les deux (l’homme et l’œuvre) entre 1969 et 1975. Rétrospectivement, on a beaucoup de mal à comprendre la place qu’occupe Ponge dans le contexte des années que je dis. Il n’est pas, à cette époque, loin s’en faut, la figure historiquement reconnue qu’il est depuis devenu. Il y a alors relativement peu de travail critique sur son œuvre, laquelle n’est alors que très incomplètement publiée. C’est auprès des « avant-gardes » de l’époque qu’il jouit d’un grand prestige. Et c’est son influence que les groupes avant-gardistes reconnaissent comme l’une des plus déterminantes. Or ceux-ci (Tel Quel, TXT, Mantéïa, Promesse, voire Digraphe), tous, sans exception, quoique avec des variantes notables, déclarent des positions marxistes et affirment leur engagement dans divers modes de militantisme communiste. Alors que Ponge, à la même époque, ne fait pas mystère de son gaullisme et de ses choix politiques explicitement « de droite » (le Pour un Malherbe, publié en 1965, était clair sur ce point).

C’est pourtant chez ce réactionnaire affirmé que fréquentent assidûment les intrépides révolutionnaires et les marxistes en acier trempé du front artistique de gauche. J’ai été de ceux-là, de 1969 à 1974. C’est chez lui que j’ai rencontré Philippe Sollers et par son intermédiaire que je suis entré en relation avec Denis Roche, Jean Thibaudeau, Marcelin Pleynet. C’est en prenant le café rue Lhomond que j’ai entendu Ponge vitupérer la fantasmagorie « révolutionnaire »,  cependant que nous préparions, sur lui, un numéro spécial de TXT[1]. Dans ses lettres, il me rappelait à quel point il avait « par avance, appelé de ses vœux » le pouvoir gaulliste[2], me conseillait vivement la lecture de l’ouvrage d’André Thirion sur le surréalisme[3] (ouvrage qui ne cesse de moquer l’engagement politique des surréalistes et des avant-gardes en général) ou répondait, au naïf envoi que je lui avais fait de quelques brochures politico-littéraires, que ce genre de littérature n’était « même plus capable de l’écœurer »[4]

J’ai raconté ailleurs[5] comment tout cela finit par se rompre. Si j’y reviens rapidement ici, c’est parce que l’anecdote me semble significative. Pour pouvoir ne travailler qu’à mi-temps dans l’Éducation Nationale, je voulais demander une aide de la Caisse Nationale des Lettres. Il fallait alors des parrainages. J’avais celui de Roland Barthes. Je demandai le sien à Ponge. Il me le refusa dans une lettre où il disait en substance qu’il ne comprenait pas comment je pouvais solliciter cette aide, alors que « toute (mon) activité (passée, présente et future) » visait évidemment à « détruire le pouvoir » dont j’attendais « des libéralités ». Il ajoutait qu’il trouvait « ce pouvoir imbécile d’ainsi donner des verges à ses pires ennemis »[6]. Je vis dans ces propos ce qu’il me semble difficile de ne pas y voir : derrière l’apparent bon sens des remarques, primo le fond de pensée anti-démocratique qui confond l’État au service de tous et le Pouvoir des dominants dont il est l’instrument, deuzio la tentation totalitaire qui exclut du service public et des aides étatiques les opposants politiques[7], tertio la gesticulation réactionnaire à la Maurice Druon s’emportant contre les artistes qui viennent, « la sébile dans une main et le cocktail Molotov dans l’autre » solliciter des subventions. Ce que j’écrivis, tout de go, à Ponge[8]. Lequel me gratifia, en retour, d’une épigramme[9] où l’on apprend entre autres qu’avec les feuilles de la revue TXT et celles de ma Thèse sur son œuvre Francis a de quoi se « torcher le cul » (sic).

D’où rupture violente.

L’anecdote que je viens d’évoquer n’était en fait que la goutte d’eau qui fit déborder un vase déjà bien plein de malentendus. Au colloque de Cerisy, en 1975, ma conférence sur Le Soleil placé en abyme avait moyennement plu à Francis Ponge[10]. Il me le fit savoir, quoique de façon plus ironique qu’agressive. Le point d’achoppement était mon recours à l’outillage psychanalytique (lacanien, en l’occurrence) pour tenter de décrypter quelque chose des ambivalences qui travaillent le texte du Soleil entre l’hypostase de la figure paternelle et l’instance d’une analité déniée mais, selon moi, violemment efficiente. Peu importe ici le détail de ces analyses et la question de leur pertinence. Je note simplement le fait que quelque chose de particulièrement sensible se trouvait touché là. Un point bien plus sensible en tout cas que les divergences politiques elles-mêmes.

On se rappelle qu’à peu près au même moment (1974) la rupture entre Francis Ponge et les écrivains de Tel Quel eut pour prétexte une polémique d’ordre bien plus moral que politique déclenchée par un  article où Marcelin Pleynet usait de notions freudiennes pour réfléchir sur la peinture de Georges Braque. Pleynet fut par Ponge traité de « fasciste » et de « jdanovien » (accessoirement de « pâle voyou »)[11]. Ponge, en retour, par Tel Quel, de « fasciste » et « d’anti-sémite » (accessoirement de « vieux gâteux »)[12]. Je retiens seulement ceci : que, derrière la question frontalement politique et les clivages qu’elle dessine, le point de rupture sensible touchait plutôt aux émotions morales, aux configurations inconscientes et aux formations idéologiques déterminées par ces affects-là.

Autrement dit : si on veut chercher à penser quelque chose de Ponge en tant qu’écrivain politique, il faut articuler la séquence spécifiquement politique, d’une part à la séquence idéologique, d’autre part à la séquence éthique, le tout sur le fond des dispositifs inconscients qui travaillent, comme n’importe quelle autre, la poétique pongienne — quelque violent que soit le déni que le rationalisme décidé de l’auteur leur opposait et quelque agressive que fût sa résistance à toute interprétation qui se serait aventurée sur ce terrain. Ou justement à cause de l’évidence de ce déni et de cette agressivité défensive.

 

« parler contre les paroles  »

 

Sur tout cela, j’ai déjà réfléchi dans plusieurs textes qu’il n’est pas difficile de trouver[13]. Je me contente ici d'indiquer quelques pistes qu'il me semble utile de suivre.

Si on évite d’identifier simplement la politique d’un écrivain à l’énoncé de ses opinions, on s’entendra sans doute sur le fait que le propos politique de Ponge est d’entrée condensé par lui dans la fameuse formule « parler contre les paroles »[14]. Cet énoncé fixe un objectif polémique (« contre ») et désigne un ennemi (les « paroles »). Contre celles-ci l’écriture doit « sévir ». Sinon, elles nous « entraînent dans la honte », vu qu’elles sont prostituées et polluées par « les habitudes que dans tant de bouches infectes elles ont contractées »[15]. Si on transpose un peu les énoncés toujours principalement moralistes et spontanément hygiénistes de Ponge, on dira que le terme « paroles », qui ne s’identifie pas à « langue », désigne cet ensemble articulé de représentations par le vecteur desquelles le monde (les choses) nous parvient défraîchi, déformé, aliéné et aliénant. Soit : la « réalité » en tant qu’identifiée à cet ensemble articulé.

On n’aura aucun mal à suivre Ponge sur ce terrain. Quelle peut bien être en effet la cause qui fait qu’il y a aussi de la littérature, plutôt que seulement ces façons d’utiliser l’outil verbal que sont le discours scientifique, la construction philosophique, la narration mythologique, la dogmatique religieuse, l’énoncé moral ou le simple usage pratique ? Sans doute une insatisfaction quant aux pouvoirs qu’ont ces autres « façons » de dire avec justesse la singularité de l’expérience que chacun de nous fait du monde. Dit autrement : le constat que ces systèmes de représentations sont inaptes à verbaliser la sensation que donne cette expérience, sensoriellement chaotique et intellectuellement inorganisable, la conviction que cette expérience est toujours en excès par rapport aux figures qu’à telle ou telle époque le contrat verbal socialisé en donne. « Contrat verbal socialisé », ça se dit, en termes pongiens « paroles ». Ça peut se nommer aussi « idéologie ». C’est le monde tel que de façon dominante se le représente l’époque — et la vocation de cette représentation à assigner tous les sujets à une vision construite (dans les mots de Ponge : « ce qu’on nous oblige à penser et à dire »).

Cette construction, d’évidence, est politique : elle a pour fonction de donner sa cohérence idéologique et son supplément d’âme à la violence des rapports de domination. Effectuer un geste dans la langue, c’est toucher à la construction idéologique incarnée dans cette langue, pour s’en émanciper. C’est en ce sens que la crise qui fait qu’il y a de l’écriture a une signification de part en part politique. Étant entendu que cette cause (ce qui fait écrire) et cet effet (ce que fait écrire) ne sont d’évidence politiques qu’au lieu auquel atteignent (et attentent) les gestes poétiques : le lieu des représentations, le lieu des noms et des figures, le lieu où se constitue le réseau verbalisé de l’idéologie. Si un geste littéraire « fait de  la politique », c’est au lieu et au moment mêmes où s’ombilique la cause qui fait qu’il existe. Ainsi chez Ponge, comme chez bien d’autres. Mais, chez lui, avec plus de lucidité et de détermination que chez la plupart.

 

dispositif «Ponge»

 

Au-delà, l’arraisonnement plus ou moins lucide, plus ou moins théorisé, plus ou moins militant de ce constat empirique de base peut (ou non) déployer les intentions politiques explicites d’un travail d’écriture. Ces intentions ne peuvent faire, cependant, qu’elles ne doivent tout au fond de résistance idéologique qui les soutient. Dans le cas de Ponge, il n’est sans doute pas sans signification que ses déclarations d’intention inaugurales s’énoncent dans les termes moralistes et hygiénistes que je signalais. D’entrée, l’objectif politique est, chez lui, dominé par ce qu’implique cette terminologie. Il en est parfaitement conscient (« le poète (est un moraliste) », écrit-il par exemple en 1938 dans les « Notes prises pour un oiseau »)[16]. Sauf qu’il y a, en deçà ou au-delà de cette conscience programmative, des instances sans doute moins conscientes, dont l’analyse aiderait à mieux comprendre ce qui peu à peu et de plus en plus brutalement au fil des années d’après-guerre configure les dispositifs idéologiques à partir desquels se formulent les choix politiques de Ponge.

Ce qu’on voit se constituer progressivement[17], coaguler dans le Pour un Malherbe et se calcifier dans L’Écrit Beaubourg ou dans Nous, mots français, c’est une sorte de dispositif agonique qui radicalise la perspective moralo-hygiéniste et oppose violemment deux séries :

 

D’une part, proposé comme modèle, un programme positif où sous l’égide de la figure paternelle et des valeurs masculines héroïsées (Armand Ponge, le père réel, Paulhan, le « père spirituel », et les pères symboliques que sont Malherbe[18] et de Gaulle) s’articulent des valeurs mythologico-politiques (le héros apollinien, paternel et providentiel, le néo-monarchisme et le corps social unanime), idéologiques (la nation, l’ethnie, la race), philosophiques (rationalisme et matérialisme à l’Antique, refus du souci ontologique et de la métaphysique), morales (courage, grandeur, franchise, simplicité, orgueil solaire), sexuelles (virilité conquérante, gaillardise), littéraires (le classicisme, Malherbe, le « Louvre du parler »), linguistiques (« le donné littéraire français »[19], la langue française eugénique et historicisée, exclusivement enracinée dans son sol latin). Soit : l’homogène, au sens de Georges Bataille.

D’autre part, désignée comme ennemie, une configuration plus floue mais déductible terme à terme du programme précédent en tant que son reste repoussé et qui constitue aussi un programme de travail : polyglottisme et créolisation linguistique / baroque, maniérisme, romantisme, burlesque, carnavalesque / perversion morale, transversalité et indétermination sexuelles des « marionnettes ambiguës »[20] / féminité «lunaire», «miaulante» et «marécageuse»[21] / souci métaphysique et ontologique / écoute et enregistrement formel de la dictée inconsciente / métissage et cosmopolitisme / pouvoirs partagés et démocratie comme formation de compromis entre les classes en conflits… Soit (toujours dans le vocabulaire de Bataille) : l’hétérogène.

 

Entre les deux, Ponge a choisi. Ses textes aussi, qui, en fin de parcours, dans leur forme comme dans leur contenu, illustrent le premier programme ci-dessus décrit. On peut sans doute éviter de choisir. Quand on écrit, cela me semble difficile. Pour ma part, j’ai plutôt choisi le deuxième programme : nous autres, disait Kafka, nous nous occupons du négatif.

 

 



[1] TXT N° 3-4, Ponge aujourd’hui, 1971.

[2] Lettre du 14 Octobre 1975.

[3] Lettre du 22 Mars 1972. Voir André Thirion, Révolutionnaires sans révolution, Laffont, 1972 (rééd. En 1999 chez Actes Sud /Babel).

[4] Lettre du 1er Janvier 1970.

[5] Dans la revue Action poétique, N°153-154, 1998.

[6] Lettre du 14 Octobre 1975.

[7] A la même date, en Allemagne, on appelait cela le Berufsverbot, l’interdiction professionnelle.

[8] Lettre du 31 Octobre 1975.

[9] In lettre datée « Novembre 1975 » (texte publié dans Action poétique, N°153-154, 1998 et repris dans Christian Prigent, quatre temps, entretiens avec Bénédicte Gorrillot, Argol, 2009).

[10] Cf « Le Texte et la mort », in Ponge inventeur et classique, Actes du colloque de Cerisy, UGE 10-18, 1977.

[11] In Mais pour qui donc se prennent ces gens-là ? (tract hors commerce, février 1974).

[12] Cf Marcelin Pleynet, Sur la morale politique, Tel Quel N° 58, été 1974. Sur les codicilles antisémites occasionnels dans la conversation et les lettres du Francis Ponge des années 1970, je passe : on ne trouve rien de cela dans les écrits publiés. C’est une question, cependant, qu’il faudra bien poser un jour. Puritanisme linguistique/puritanisme ethnique/homophobie/pathos élitaire /xénophobie/antisémitisme : ce que cette série articule, et comment elle le fait, c’est un serpent de mer qui revient sans cesse cracher son venin (je note ceci alors que la misérable « affaire » Richard Millet agite la France littéraire ).

[13] Voir le chapitre « Besogne des mots », dans Ceux qui merdRent, P.O.L, 1991.

[14] « Des raisons d’écrire », in Proèmes (Tome premier, Gallimard, 1965).

[15] Ibidem.

[16] In La Rage de l’expression. Repris dans Tome premier, Gallimard, 1965

[17] Sans doute peut-on même repèrer le « moment » où le mouvement ici évoqué s’amorce et très vite s’accélère. C’est au début des années 1950. Ponge est au travail sur les premières versions du Malherbe et sur Le Soleil placé en abyme. Tout se passe comme si quelque chose se mettait à fuir vertigineusement hors de l’enveloppe close des textes façon Parti-pris des Choses. L’infixable et incentrable soleil (le soleil pris comme objet) enclenche cette fuite innommable à laquelle cherchent à répondre le pathos sériel de la « rage de l’expression » et la mise à distance de l’objet par « l’objeu ». Sous les « choses » surgit LA Chose : l’hétérogène du monde extérieur et la profusion pulsionnelle interne (à la même époque, Bataille appelle cela « non savoir », « différence non logique, « impossible »…). Peut-être n’est-il pas abusif d’imaginer une sorte de retrait prophylactique de Ponge devant ce qui s’ouvre ainsi de négatif, d’ambivalent,  de chaotique, de dionysiaque, sous ses propres pas d’écriture. Et de le voir très vite convertir ce retrait en affirmation stoïque puis en pathos positivé, viril, héroïque, apollinien, rationaliste et moralisateur. Il faudrait par exemple relire à la lumière de cette hypothèse les pages du Pour un Malherbe, dans lesquelles Ponge, à propos d’un « bouquet de haricots mis à sécher », évoque lui-même sa vision d’une « assemblée […] dionysiaque » et de son futur « cataclysme » disséminant (p. 73) avant de conclure : « C’est en nous ôtant de là, en refroisissant l’atmosphère par notre éloignement, notre retrait […] que nous pouvons redonner à chaque objet sa cohésion vitale (fonctionnante) » (p. 75). Voir encore, dans Le peintre à l'étude (1948), l'opposition entre Braque (le réconciliateur : apollinien,  harmonique, viril, exemple même de «l'art français») et Fautrier (dionysiaque, expressionniste, «marécageux», «féminin», selon la Note sur les Otages). 

[18] L’éloge que fait Ponge de Malherbe comprend l’argument que celui-ci fut « un bon père ». « Je veux dire […] mon amour et mon admiration pour cet auteur. Préciser la nature de mon admiration : il s’agit d’une sorte de vénération, comme on peut vénérer un père, ou un chef, un maître bien-aimé » (Pour un Malherbe, op. cité, p. 229).

[19] Pour un Malherbe, op. cité, p. 78.

[20] Pour un Malherbe, p. 226. Mais voir aussi (p. 12, 96, 136, 219, etc.) les moqueries contre Desportes, Bertaut, Bellegarde, la « génération guisarde et pédérastique », les « petites filles manquées », les « pédés » à « perruques et dentelles » ; et, a contrario, l’éloge du « côté mâle et résolu » de Malherbe et des « vertus viriles » d’Henri IV, « le roi gaillard » .

[21] Voir Le peintre à l'étude, Gallimard, 1948, p. 71.