Reportage d’Henri Thomas par Lionel Bourg

Les Parutions

07 mars
2020

Reportage d’Henri Thomas par Lionel Bourg

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Reportage d’Henri Thomas

Puisant les éléments de ses chroniques pour la NRF dans son journal et ses carnets, Henri Thomas, selon l’appréciation un brin malicieuse que formule Jacques Réda dans sa préface, « procédait comme un matou circonspect et méticuleux ». Réunies pour la première fois en volume, ces mêmes chroniques (le terme n’est peut-être pas judicieux), publiées entre avril 1978 et mars 1982, n’en provoquent pas moins une manière de vertige sitôt qu’on les aborde, les dévore ou, plus délicatement, les savoure, la tête tournant un peu, quelque indéfinissable tristesse, latente, mélancolique, se colorant de cet humour à fleur de peau qui ride ou froisse un instant le profond désarroi que le poète ne dissimule guère.

Donnant ainsi des « significations imprévues » à ce qui s’offre — écume, varech, rochers, immeubles ou tour Montparnasse, silhouettes, nuages —, se rappelant le froid que l’enfance aimait, passant de l’amertume à une critique implicite du monde qu’aucune pesanteur n’afflige (des flèches en revanche, précises, décochées à l’improviste), Henri Thomas semble regarder simultanément les êtres et les choses par les deux bouts de la lorgnette, une succession kaléidoscopique d’impressions, de sentiments, d’intuitions ou de souvenirs, mêlant les lieux où il vécut (Boston, Londres, Paris, l’île de Houat, Quiberon…) comme les individus qu’il fréquenta (Artaud, Adamov, Robin…), aux années qu’aucune chronologie pointilleuse ne classe au sein d’une mémoire éprise de ses vagabondages.

Bien sûr, la détresse ne s’inscrit pas ici qu’en filigrane. Faisant irruption çà et là, bouleversant la quiétude angoissée que Thomas apprivoise au fil des pages, les crises intimes, l’incontrôlable folie de sa première épouse, Colette, la crudité de scènes où une douleur sans nom crève la surface narrative à laquelle chacun s’efforce de croire, puis tous ceux, toutes celles qui dessinent sur le sable « des taches d’absence, de froid, d’oubli, de souffrance », embrasent la lumière où les mots émergent du bruit des vagues comme « des mains de naufragés » que l’on ne sait comment saisir.

La vie est là, pourtant. Neuve. Palpitante. Des corps sont beaux à pleurer. Le désir se soustrait à son assouvissement. Une lèvre frémit. Une larme coule et, si la mort rôde, son secret de Polichinelle n’intrigue ni les vieillards ni les enfants. Mieux vaut se jeter à l’eau. Nager. Marcher par les rues la nuit. Se raconter des histoires. Sauter à cloche-pied jusqu’au ciel ou à l’enfer de sa marelle. C’est que rien ne s’apaise, rien de soi ne subsiste qu’à l’intérieur de ses propres ruines, que la lecture d’un tel ouvrage, enfin, se change petit à petit en enchantement : on marque le pas, rêveur, pensif, s’arrête ou s’accorde une pause à la clôture de chaque paragraphe, chaque note, chaque poème, chaque citation même, toujours prompte à prendre à revers le lecteur, tout ce que l’exigeant compagnon de Léon-Paul Fargue évoque propageant sa longueur d’onde au gré des eaux d’une littérature libre d’aller à sa guise. 

Alors, oui, comme si l’auteur « ne cueillait pas les fruits — les dividendes ? — des dégoûts, des dérobades, des négligences voulues, des ennuis haineux, qu’il [a] toujours opposés à ce que la société était en droit (ayant tous les droits) d’attendre [de lui] », le constat demeure : une espèce de pourriture corrompt la clarté de l’amour et du bonheur, du langage sans doute et de cette joie que l’on éprouve en dépit du visage rébarbatif qu’il faut invariablement croiser dans les glaces, les miroirs, les vitrines. N’importe. Un type prophétise dans le métro. Un autre titube. Un troisième sourit à la jeune fille qui s’est assise sur le banc du square où il distribuait des miettes aux oiseaux. Ailleurs, à l’écart, Henri Thomas résume à jamais une situation qui n’aura cessé d’empirer, signant une fois pour toutes son reportage : « Autour des gares, dans la pluie et la brume, et le fleuve pas loin, qui est grossi d’une eau jaune, — il y a, il se passe, il s’est passé tant de choses, qui ne sont descriptibles qu’en se plaçant au commencement : élans vers une rencontre, cheminement vers une fenêtre éclairée, et elle s’éteint, cheminement inverse, — tous ces chemins faits et défaits vers une seule chose qu’il faudra bien que l’on devine dans tout ce que j’écris. »

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