Scènes d'intérieur de Silvia Marzocchi par Carole Darricarrère

Les Parutions

21 nov.
2019

Scènes d'intérieur de Silvia Marzocchi par Carole Darricarrère

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C’est à bas bruit et à petits coups de morse que Silvia Marzocchi, traductrice italienne dont c’est le premier livre, installe le décor et nagent à la surface quinze scénettes de papiers collés serrés sur le motif comme autant de verre pilé, de cailloux dans la chaussure, de débris de langue et d’images recomposées qui freinent la lecture.

 

L’idée est bonne, d’un vent serpentant dans le couloir tel un fil rouge traversant les murs, les espaces, le temps ; d’un ver rongeant l’arbre ; des cabines solitaires d’un navire night.

 

« elle    l’a épousé    un jour de janvier    comme on passe un tricot

                                                                               pour se réchauffer

 

ce corps ballant  (…)    d’elle    sans regard (…)    ersatz de mère lac de glace (…)    dégrise

                                                            

 ce qu’on fait de ce que l’on a fait de nous »

 

Le livre ressemble à un immeuble prenant le bouillon dans un bain de minuit, à un paquebot quand la mer commence à se creuser, et se souvient par temps calme, de ce qui fut et de ce qui est, alors que rien ne ressemble plus à rien et que personne ne se reconnaît.

 

Du premier cri au dernier mot, du oui au non, au pied de l’échelle devant le mur, ça passe ou ça casse, ça vole en éclats et ça recolle les morceaux, ça demi-sommeille car c’est larvé, une épée au-dessus de la tête une autre au fond du lit, cela tient en quelques pages et se resserre comme un étau dans la gorge, comme le puits de l’escalier qui mène d’appartement en appartement, d’ébauche en court-métrage, de répétition en répétition, ça se joue et se rejoue, de l’amour au désamour, de l’adultère à l’illusion, du nuage plaqué au fond du ciel à la nappe généalogique dessous les pieds, bon an mal an, cahin-caha, les histoires les plus courtes sont dit-on les meilleures, quand au jeu des 7 familles un jour rien ne tient plus, on se podcaste la bande-son sur les oreilles et on se refait le film ; c’est elle, c’est lui, démultipliés depuis, en adultes et en ados, en parents et petits monstres, ce sont eux, là, dans la vie comme au théâtre, rentrées de larmes et rouleaux de pardon, indifférence et crise de son ; le pourquoi et le comment font nœuds dans la tête et se prennent le chou, le qui du commencement, l’effet de sidération, le filer doux de l’habitude, le gnon, l’accroc dans le contrat, le long fleuve intranquille homme dehors femme dedans, deux rives dos à dos chien et chat ; cela s’éparpille sur la page, inonde en ruptures, voix off, non-dit et micro coupures, en miettes, en traînées de cendre derrière le mégot, en doutes et en délits, en lancer de fléchettes et en poids de rides ; le quotidien se cravate serré et se ravage par précipitations de décalages et menus éboulements de soi dans le décor ; au pied du conifère les accidents de parcours ne se justifient ni à gauche ni à droite ni au centre, ils envahissent la page, sourdent de partout, qui prend l’eau et le large, se prend les pieds dans le tapis, se casse la figure sur les évidences, consent et se rebiffe, ô maman ô, donne-moi la recette.

 

Ainsi font les marionnettes, dès lors que « tombent les masques », chacune au bout de son sillage à s’emmêler les pinceaux, le tempo dans le rouge, fenêtres ouvertes sur le voisinage, rien ne dure ; toutes ces fenêtres de mots, comme autant d’« atmosphères allumées », qui luisent brièvement derrière les voiles, et retombent en pluie fine, bien après que le soleil se fut couché, quand le noir les éteint une à une.

 

et portes volent     membres se croisent     silences se cognent   marée monte  langues claquent palais colère     os comme fouet

 

C’est un petit livre qui a mal et madeleine dans le moteur, ronge son frein, tourne les pages, ramasse les feuilles à la pelle, tombe de loin, comme un froid qui s’enroule et croît dans la langue universelle des palpitants qui vieillissent et se replient. 

 

Publié aux éditions LansKine avec le soin qui leur sied, « Scènes d’intérieur » épelle ce que ‘ne plus’ veut dire et c’est comme si on y était.