Sommes nous de Sofia Queiros par Tristan Hordé

Les Parutions

26 avril
2017

Sommes nous de Sofia Queiros par Tristan Hordé

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Sommes nous est le troisième livre de Sofia Queiros publié dans la petite collection à couverture noire, "présent (im)parfait" des éditions isabelle sauvage. Le premier ensemble, "nid", est un récit où sont rapportés (respectivement page paire et page impaire) les façons d’être, toujours opposées d’un je féminin et d’un elle ; « je suis sur les genoux comme souvent à la fin d’un jour aime le silence (…) » appelle l’énoncé d’un comportement inverse, « elle toujours flamboyante lorsqu’il s’agit de parler de tout et du reste (…) ». À la présence des morts répond la nécessité de vivre, la vie de vieille enfant seule a pour parallèle l’agitation d’une femme toujours en mouvement, l’une s’efforce de « passer inaperçue », craint la foule quand l’autre la souhaite et veut être au centre d’un groupe ; des souvenirs d’enfance surgissent à l’évocation, en face, de la vieille dame aujourd’hui ; etc. Les deux sont cependant en accord dans la manière de vivre l’amour : si l’une aspire à « s’oublier dans les bras d’un homme », l’autre « ne désire rien de plus que corps nus apaisés ». Y aurait-il une seule femme à des moments différents ?

Le je laisse échapper : je « m’invente une vie que je n’ai pas », change sa place avec le elle dans les pages, puis apparaît un il bien ambigu ; peut-être un avatar du je féminin / elle puisqu’il « aimerait pisser debout comme ses congénères » et, ailleurs, « aimerait avoir un corps qui n’enfante pas ». Deux pages blanches séparent tous les propos contradictoires, du côté du féminin et du masculin, et sans trop de surprise je, elle et il sont donnés comme étant une seule figure, « elle il je partagent la même maison (…) le même corps la même vie la même ». À lire ces courtes proses, m’est revenu un passage d’une lettre de Kafka à Grete Bloch, où il lui expliquait connaître sa fiancée Felice sous quatre formes différentes, l’une d’ailleurs, celle qui lui écrit des lettres, étant elle-même multiple.

Cette vision de la complexité de la personne, à la fois unique et éclatée, est reprise sous une forme très différente dans un second ensemble, "brins et débris", récit encore, composé d’une série de trois courtes séquences par page. Pas de rupture avec "nid", puisque la première débute par "et" comme pour affirmer une continuité — mais la totalité des séquences s’ouvre ainsi pour lier tous les "brins" d’un passé : une vie. Une vie, dans le désordre de ce dont on se souvient, « les monstres de l’enfance », « l’effroi des ombres nocturnes », le père, ses colères et ses coups, la mère, les « cris de ménages en scène et tragédies du quotidien », un garçon, une fille, l’école, les amoureux, les morts sur la route, les femmes d’un village : celle dont on se moque, celle qui vieillit seule, celle qui surveille le couple adultérin, celle qui manque d’argent pour terminer le mois ; bref, les moments de la vie dans leur diversité, dont la relation ne peut qu’être inachevée, et c’est pourquoi la dernière séquence, isolée, se termine par "et".

Il y a dans ces proses une attention aiguë aux petites peurs que l’on garde pour soi, aux petits gestes de l’enfance, aux petits mouvements de tendresse que l’on n’oublie pas, à tous ces petits riens dont la vie est construite, qui façonnent chacun. Ce sont tous ces moments que rassemble Sofia Queiros dans Sommes nous­ ­ — l’absence de trait d’union n’est pas fortuite —, tout en sachant que cette somme ne vise pas à dire une unité impossible, ou s’il y a unité elle est de choses disjointes : « le merle moqueur (…) jamais ne se posait plan plan pour construire nid brins et débris ».