une immense sensation de calme de Laurine Roux par Carole Darricarrère

Les Parutions

12 sept.
2018

une immense sensation de calme de Laurine Roux par Carole Darricarrère

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ENCRE MIRACULEUSE, d’une sensation de calme, pour ainsi dire : atemporelle, comme il en existe, en émane, en surgit, autour des chats, à l’approche des cabanes, à la vue d’un livre (parfois), dans le halo cireux des cierges, à fleur un rai de pénombre, au pied des arbres fruitiers, aussi, dans le mûrissement amène d’une journée d’été, en lisière des forêts, le bruissement sismique d’une croissance ininterrompue ; sensation lacustre, que procure la lecture furtive, d’une traite, d’« une sensation de calme » -, premier roman rédigé d’une plume frémissante, féminin palpable trempé de peauésie, qui jamais ne vacille, d’une seule flamme pourrait-on dire, pure et humble et scintillante et concrète depuis le cœur sans l’ombre d’une mièvrerie, « c’est ainsi » (dit-elle) « c’est bien », refrain ponctuant un livre de sagesse, livre de concorde de l’ivresse et du renoncement, de la vie et de la mort, perle brute essaimant ses sortilèges lents de rivière aux mains de Laurine Roux.

 

LE LIEN DE BEAUTÉ, art brut du viscéral, renoué de plain-pied avec les forces de la nature, Laurine le fait (le fée devrais-je dire), le franchit, le tisse à chaque page, de lichen en luzerne, le tige et hop le feuille, en profonde filiation de résonance, depuis le sang, le sang vierge, le sang animal, le sang coulé, le sang blanc, acide, des yeux acteurs de l’invisible, le sang des morts, le sang des femmes comme celui des naissances, le sans-papier des errances des innocents, le sans-famille des initiations à ciel ouvert, le sang terreux des « géniture(s) de race maudite, rejeton(s) de race sacrée », les mains vertes, vagues ouvertes tout contre les saisons et les plantes, calmes, paumes à tâche de nourrir, soigner, aimer, attachées à survivre : les-mains-savantes-de-ce-dont-la-tête-n’a-pas-idée.

 

Laurine Roux EN MARGE, comment le dire, muse buissonnière de « la mouche d’or », face la cavalerie littéraire industrieuse des fakes siliconés bling-bling, a fait le choix flûté de l’alouette : elle l’assume, avec constance, intuition, sérénité, maîtrise ; celui d’une authenticité fidèle à elle-même, d’une nécessité intérieure impérieusement recentrée sur l’essentiel, l’urgence : la terre, l’eau, le feu, l’état de nature, le  dépassement, l’amour à mort.

 

Elle offre ce qu’elle sait, de source sûre, une force tranquille, numineuse, une mémoire, un héritage, une ancre, avec fraîcheur et poésie, l’élan têtu de la vrille, l’essence caillou de la vie elle-même, de la vie d’abord, pleine, crue et sans mentir, DEPUIS LE CORPS, la prescience souveraine du cœur, dont il ressort oui, UNE ÊTRETÉ,  « c’est bien », ce ( ) la écrit, coule de source sans interruption, ronronne jusque dans le cri terreur de la vie sauvage ; une immense sensation de silence, s’ensuit, SI L’ON FERME LES YEUX, en grand et pour de vrai, humblement, et que l’on confie sa langue à Laurine, la suit sans trop se poser de questions, parce qu’ « on vit aussi bien sans réponses », et combien mieux délicatement, « sans troubler le pourtour », patience, pas-science infuse de la vie des chats, un conte, pas à pas, enchâssé dans un autre, s’emboîte ici à des destins, comme autant de poupées russes, dans une quête sans fin de connaissance, back-and-forth & to and fro, lire, lire, lire, lové dans les méandres de la nuit des temps, « étourdis de jeunesse », estourbis de justesse.

 

« En passant sa main dans mes cheveux, Baba ornait ma coiffe de la parure du ciel, accrochant dans mes boucles des fragments de cobalt, des noirs épais, irisés de minuscules étoiles et habillait ma tête du silence profond des nuits. Mes cheveux devenaient alors des pièges, capturant rêves et visions, et je sombrais dans un demi-sommeil, emportée dans un tourbillon d’images qui m’emmenaient plus loin que les ténèbres, à la frontière du règne des vivants, là où toute chose est son contraire, où l’homme et la femme se confondent comme le corps se mêle à l’esprit pour qu’enfin le monde se gonfle de toutes ses contradictions, produisant des créatures monstrueuses et complètes, là où le sommeil apaise, par-delà ces limites où il n’y a plus de phrase, plus de cri de joie ou de douleur, qu’un immense râle guttural, mâle et femelle, animal et divin (…) »…

 

Marchande d’oubli comme de « Grand-Sommeil », cosmos de poésie, Laurine l’est, passeuse qui épelle, de bouche à oreille, « les blancs, les vides, tout ce que l’on ne peut ni mordre ni atteindre », soit la note organique primordiale d’une constellation de temps, « lisse et bombée » sous « ses airs de flots », si sensuelle.

 

Livre de rêve du rire et des larmes, UN CONTE, remède au narcissisme (le je s’y indifférencie panoramiquement en l’autre), promesse d’une métamorphose, contemporain guérisseur du dépassement, façon de poncer la souffrance jusqu’à épuisement, (le conte) serait-il la formule magique du grand changement, le participe présent du grand pardon, la voie de l’avènement d’un monde meilleur, la clef de transmission d’une conscience en marche, d’une humanité à venir ? Dans ce mouvement perpétuel de recyclage des saisons de la vie, LA POÉSIE – dont la définition la plus pure serait « cela qui procure une immense sensation de calme« -, n’est-elle pas l’avenir de l’homme, la possibilité de l’émergence de la paix, l’autre nom de l’amour, l’écriture du passage, l’âge d’or de la langue, le véhicule absolu de la connaissance, l’antidote à la barbarie ?

 

Sous le signe de la résurgence, dans le sillage du grand Giono, c’est avec un lyrisme bien tempéré- un-lyrisme-flamboyant-de-sa-seule-concision -, que Laurine invente, ouvre, œuvre, relève le courant de l’Histoire, nous offre une leçon de genre, un roux confondant de sincérité, d’une profondeur et d’une nudité désarmantes, sorte de soin en miroir et à distance des cadences sèches, aux éditions du Sonneur qui portent si bien leur nom et le sien, elle nous entraîne à devenir, nous invite à advenir, baptême du passage au bleu, mue de long feu.

 

C’EST AINSI ÉGALE C’EST BIEN