Le milieu de la poésie en France ... par Joseph Mouton

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

Le milieu de la poésie en France ... par Joseph Mouton

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Le samedi 3 septembre 2005. Le milieu de la poésie en France est un petit milieu. N'ayant pas moi-même évolué dans beaucoup de milieux différents, j'aurais du mal à juger de sa petitesse relative, mais je gage qu'il est beaucoup plus étroit que celui des surfeurs (qui n'ont pas besoin de traductions en anglais pour hanter avec leur planche les rouleaux des Caraïbes ou de la Californie, et constituent donc de ce fait une fraternité internationale), négligeable par rapport à celui des joueurs de squash, ridicule au prix de celui du théâtre, peut-être comparable à certaines spécialités de la philatélie, quoique cette passion draine sans doute un peu plus d'argent et beaucoup moins d'amateurisme éteint (je veux dire : pas éclairé). Or une personne entièrement étrangère à ce petit milieu pourrait estimer que, eu égard à la quasi-inexistence du lectorat et considérant le caractère non-lucratif des entreprises qui n'y prospèrent pas, tous les membres de la communauté doivent sûrement se traiter entre eux sur le pied de la tolérance et de la solidarité. Notre Candide serait donc très surpris d'apprendre qu'au contraire, le milieu de la poésie ressemble à la noblesse d'Ancien Régime pour ce qui est des hiérarchies fines et des quartiers, et que là où un désaccord apparaît sur le point de savoir qui doit la préséance à qui, c'est simplement la guerre la plus féroce qui fait rage (pas de quartiers) ; si bien qu'à moins d'avoir blanchi sous les honneurs d'époques et d'idéologies diverses, presque personne n'est à l'abri de l'excommunication (ou de quelque fatwa, dirais-je pour me faire comprendre des jeunes lecteurs) et tout le monde doit souffrir les insultes ou les calomnies d'une grosse minorité du clergé poétique (tant du bas que du haut). Pour expliquer ce paradoxe, je hasarderais que lorsque les hommes se battent pour un certain pouvoir, ils ne regardent pas comme désirable le seul symbole du pouvoir, mais visent avec lui une foule de commodités, d'avantages, d'obligations, de servitudes et de grandeurs, qui sont inextricablement réelles et imaginaires. Par conséquent, supposé que leur combat soit le plus terrible du monde, toutefois, il ne donnera presque jamais lieu au pire, parce que la réalité du pouvoir, complexe et partageable, exige des accommodements et des trêves, même de la part de lutteurs qui se détestent de toute leur âme. Enlevez à présent cet enchevêtrement réel et imaginaire de jouissances dans lequel ordinairement se tisse le pouvoir : il vous restera une puissance purement symbolique, à laquelle cent dix ventes au lieu de soixante-quinze, quelques compliments peut-être hypocrites, la ferveur d'une poignée de culturels ou l'édition prochaine d'un DVD ne fourniront pas plus de consistance qu'elle n'en a sèchement par elle-même. C'est selon moi la raison pour laquelle les poètes sont aujourd'hui des gens capables du pire ; l'anéantissement ne menace en effet aucune réalité ; un « suicide » n'entraînera pas plus de conséquences que l'annulation du « prochain DVD » ; et nous irons potentiellement vers « la guerre de tous contre tous » pour autant que les auteurs de poésie devront s'arracher les uns aux autres les débris d'une pénurie de réalité accablante. J'ajouterai qu'une certaine haine de l'intellectualité, dominante dans le milieu, ne favorise pas la prise en compte intelligente des intérêts communs (du sensus communis). On rencontre plus de lecteurs de Wittgenstein ou de Deleuze chez les artistes que chez les poètes.
Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, elles expliqueraient en tout cas pourquoi le directeur du cipM (Emmanuel Ponsart), qui se trouvait ce soir-là dîner en face de moi, et offrait le repas, me rapporta que la moitié des barons de la poésie marseillaise s'était fâchée avec lui, sans raison vraisemblable, ou qu'un clan de poètes par lui invité se ligua contre lui lors du dîner de clôture (qu'il leur payait), pour le ridiculiser de la plus abjecte façon. Elles expliqueraient aussi bien pourquoi un homme tel que moi, c'est-à-dire non-dupe, orgueilleux et angoissé, a toutes les peines du monde à trouver sa place dans une telle confrérie.
Je sais bien que « la loi des milieux » s'applique également partout et que je ne serais sans doute guère à mon aise si, cancérologue, je devais participer à un congrès de cancérologie ; mais je veux dire que lorsqu'elle s'applique à la poésie, cette « loi des milieux » y produit ses effets avec une exagération bouffonne. Prenons, s'il vous plaît, la communauté des gens qui fabriquent une fusée ; il est probable que, selon « la loi des milieux », l'homme chargé de concevoir les réservoirs de carburant laissera filtrer un certain scepticisme sur les compétences de son collègue qui doit dessiner les tuyères ; mais il est aussi très probable que le jeu des orgueils et des mépris n'aura presque aucune influence sur l'état de la fabrication objective ; car il faut que le lancement soit réussi absolument et tous les gens qui y travaillent ont intérêt à cette réussite. Reprenons maintenant la communauté des poètes : eh bien ! ce qui la caractérise le mieux en l'occurrence, c'est sa parfaite absence de fusée : pas de rampe à monter, par de réservoirs à remplir, pas d'ogive à caparaçonner, pas de pas de vis à usiner et pas de pas de tir non plus, pour commencer ; ce qui laisse tout loisir aux supériorités chimériques de prospérer et toute latitude aux susceptibilités vindicatives de s'épanouir. Soupir.