L'AGENDA DE L'ÉCRIT de Benoît Casas par Bertrand Verdier

Les Parutions

15 oct.
2017

L'AGENDA DE L'ÉCRIT de Benoît Casas par Bertrand Verdier

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JE TE CONTINUE MA NAISSANCE

 

 

 

« Quelle que soit la jactance de ceux qui se disent les maîtres de l'opinion, ils ont depuis quelque temps éprouvé des revers que toute leur adresse ne saurait dissimuler. »
(B. Constant : Compte rendu de Delphine ; Le citoyen français, 16 janvier 1803)

« 14 juin : mort de Jorge Luis Borges »
(Benoît Casas : L'agenda de l'écrit ; 2017)

« Reproduire quelques pages qui coïncideraient – mot à mot et ligne à ligne – avec celles de Miguel de Cervantès. […] Le texte de Cervantès et celui de Ménard sont verbalement identiques, mais le second est presque infiniment plus riche. (Plus ambigu, diront ses détracteurs ; mais l'ambiguïté est une richesse). »
(Jorge Luis Borges : Pierre Ménard, auteur du Quichotte, in Fictions, 1944)

« il n'est pas nécessaire d'ajouter de soi à un texte pour le "déformer" : il suffit de le citer, c'est-à-dire de le découper : un nouvel intelligible naît immédiatement »
(Roland Barthes : Critique et vérité ; février 1966)

« je suis ici un lecteur au second degré »
(Roland Barthes : Le plaisir du texte ; 1973)

« EAP 7 octobre 1849 baltimore homicide au vote »
(Michel Crozatier : (POÈME) 1 2 3 4 5 6 ; 1996)

« 7 octobre : mort d'Edgar Allan Poe »
(Benoît Casas : L'agenda de l'écrit ; 2017)

« c'est bien cela l'inter-texte : l'impossibilité de vivre hors du texte infini »
(Roland Barthes : Le plaisir du texte ; 1973)

« Lire, […] c'est vouloir être l'œuvre, c'est refuser de doubler l'œuvre en dehors de toute autre parole que la parole même de l'œuvre […] Combien d'écrivains n'ont écrit que pour avoir lu ? Combien de critiques n'ont lu que pour écrire ? »
(Roland Barthes : Critique et vérité ; février 1966)

« 22/09
2/ […] s'obscurcit peu à peu l'idée qu'il y aurait une "Histoire littéraire" ordonnatrice de "valeurs" et articulée par des logiques pensables (influences, renversements, rapports à l'idéologie, à la politique, etc.). »
(Christian Prigent : Journal (extraits) ; 2017, depuis Sitaudis.fr)

« 2 septembre : mort de Denis Roche »
(Benoît Casas : L'agenda de l'écrit ; 2017)

« ce sont les plus vivants portraits que la littérature ait jamais encore produits" »
(Denis Roche, Dépôts de savoir & de technique ; Seuil, Fiction & Cie, 1980)

« 15 septembre : naissance d'Emmanuelle Pagano »
(Benoît Casas : L'agenda de l'écrit ; 2017)

"Aimer, c'est donner d'infinies portées de caniches à quelqu'un qui n'en veut pas." : la contrainte qui régit L'Agenda de l'écrit, voisine de celle de L'ordre du jour (Benoît Casas ; Seuil, "Fiction & Cie", 2013 - cf. la recension par Bruno Fern sur remue.net), lui confère son évidente appétence formelle : « une page par jour avec une date, l'indication de naissance ou de mort d'un écrivain, survenue le jour en question, et puis en-dessous un petit texte, à chaque fois 140 signes, […] écrit à partir d'éléments de lexique empruntés à l'écrivain en question. », exposa l'auteur lors des lectures publiques de la nuit remue 11.

La liste de ces écrivains (autres poètes, ou romancier.es, cinéastes, peintres, musicien.nes) importe peu, non plus que la bibliothèque comprimée qu'ils.elles indexent et encore moins la sagacité des 366 quasi-centons : « Chaque poème est un petit tombeau : une biographie rapide comme l'éclair » (15 mai). Les latitudes délibérées de la contrainte autorisent des prélèvements dans les sources tels qu'une poétique personnelle se dégage : « J'écris des poèmes de poèmes. Ce poème en est un. » (9 octobre), « un texte fait […] de veines finement tressées » (8 novembre), « Le poète opère sélection attentive, mélange fait fusionner » (25 juillet).

Le travail de l'auteur n'a donc pas consisté à écrire, mais à lire et élaborer des collages et montages d'emprunts lexicaux. Fondé sur la philologie intime de l'auteur-lecteur, L'Agenda de l'écrit assigne à ces techniques une fonction : « j'écris pour rendre compte de la vie » (4 septembre, jour ainsi non innocent de la mort de Léopoldine Hugo), que sous-tend un savoir, une expérience biographiques : « j'étais moi-même ce que je venais de lire » (10 juillet, cf. aussi 16 décembre). La portée autobiographique du volume se perçoit ainsi symptomatiquement à la date du 15 septembre, anniversaire de l'auteur : y mentionnant une jumelle chronologique, il s'y affecte un dessein dans l'ordre du jour : « Première lettre. […] Un peu de jour. Les jours. Les jours à qui je m'adresse ici. Le temps que nous devenons. ». Du singulier au pluriel, c'est précisément une possible autobiographie de tout le monde qu'il intéresse Benoît Casas de faire surgir : « Nous ? Une combinaison de lectures, de rêveries. Une encyclopédie, une bibliothèque. Toutes choses en commun. » (19 septembre), « Mon nom : on peut s'en passer. Ma naissance : un livre. Prévoir une infinité d'événements : commençons. » (4 février). Les innombrables occurrences de « commencer », « poursuivre » et des impératifs infinitifs témoignent à la fois de l'existence d'un désir de commun et de la nécessité ressentie d'une exhortation ressassée à le viraliser : « la joie de transmettre les mots » (30 octobre), « devoir précis : transmettre dans l'égalité. » (24 octobre), « Tous les hommes sont égaux, […] le faire, il n'y a pas d'autre fin. » (14 mai).

Car L'Agenda de l'écrit, bien que parfois pré post-poétique et même si souvent méta-poétique (mais eût-il pu en aller autrement ?), se déploie depuis « une idée de la poésie & du langage comme lumière, véritable rupture, intelligence-énergie, expérience-projet » (11 décembre), afin de « combattre l'ordre économique, la misère morale : c'est l'homme et sa libération qui reste l'enjeu : la volonté de changer radicale le monde. » (25 décembre). Par-delà la propension luminiciste, il s'agit bien de pratiquer, de produire, non sans « chaos, détours, digressions » (15 novembre), vers cet élargissement : « Camarade, plus vite au commun : […] les lexiques s'avancent : nous sommes solidaires des débris de mots » (14 avril).

Lire, citer/couper/monter ses lectures, et, ce faisant, se faire poète, participe ainsi du projet révolutionnaire : « l'avant-garde s'adresse à tous. Tous. C'était un programme politique. Il faut lire en s'inscrivant sur l'horizon de ce programme. » (25 février), où les poèmes ne rythment pas l'action mais sont en avant : « je sais avec certitude cet attrait particulier des phrases : jusqu'à savoir ce qu'exige la pratique. » (13 octobre), « Je vois où je veux en venir : au lu exact au rendez-vous. » (23 août).

Ce sont ainsi les écrits lus et recopiés quotidiennement sur moleskine qui contribuent à construire cet imprévisible rendez-vous. L'agenda, distinct du calendrier comme de l'éphéméride, permet ici, par absence concertée de toute indication d'année, de dénoncer une conception individualo-événementialiste de l'Histoire : « L'histoire a été écrite au jour le jour. D'après mémoire et notes survivantes. » (16 août) ; de fait, L'Agenda de l'écrit constitue, avec ses adhérences électives, un « livre commun. […] Que ce livre continue […] à propager sa flamme, sa colère » (23 septembre). Il se fixe ainsi pour tâche une forme d'éducation populaire : « l'histoire pour l'éducation des faits. La conclusion : l'organisation communiste » (16 octobre, cf. aussi : « anarchiste, il servait le projet politique nouveau » (29 février)).

Le poème se donne ainsi comme l'exhibition propagatoire vers « le drapeau de la colère : violence nouvelle, musique la plus intense, révolte logique : au revoir l'exploitation, ce monde cynique a sombré. » (10 novembre) ; et la dialectique de réappropriation commune de lexiques, abolit le chant général, le sacrifie sponte sua, invitus invitam, pour, dans et par la révolution : « il n'y a biographie que de la vie qui dépossède : qui emporte le corps vers une langue sans mémoire, celle du Peuple. » (12 novembre, naissance de Roland Barthes), « langue sans mémoire », utopique, où s'énoncerait enfin « quelque chose de vrai : la vie ordinaire, révolutionnaire » (25 octobre).

 

E. me suggérait mercredi : « Ce qui pourrait être bien, pour les textes de Convergence des luttes, qui sont un peu convenus même dans leurs provocation et radicalité, ce serait qu'ils ne se composassent que d'extraits de Nathalie Quintane, par exemple. » Elle alimenta ce faisant ma réflexion naissante sur les performatifs tautologiques.

Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir