La domestication de l'art de Laurent Cauwet par Bertrand Verdier

Les Parutions

18 sept.
2017

La domestication de l'art de Laurent Cauwet par Bertrand Verdier

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"Tout le monde il est beau, tout le monde il est nazi"

 

 

 

A)                       
" Le seul mot de liberté est tout ce qui m'exalte encore "

                        André Breton : Manifeste du surréalisme

 

"Moi, je laisse ces microbes, ces missiles
Aux bavards, aux poètes si possible"

                        Vanessa Paradis : Pourtant

 

"Je vous dois la vérité en peinture, et je vous la dirai"

                        Paul Cézanne : lettre à Émile Bernard, 23 octobre 1905

 

"Écrivains porcs propres"

                        Denis Roche : Le Mécrit

 

"La peinture est périmée depuis longtemps et le peintre lui-même est un préjugé du passé"

                        Kasimir Malevitch : Écrits I. De Cézanne au suprématisme.

 

"Orgies ! Orgies ! Nous voulons des orgies !"

                        René Goscinny et Albert Uderzo : Astérix et le chaudron

 

"Raisons d'État, discours moral,
Xénophobie et exclusion,
Gouvernés par des maquignons.
On se demande qui les a mis là... "

                        François Béranger : L' État de merde

 

"GÂTEUX QUAND ILS AURAIENT DÛ ÊTRE HARGNEUX ! GAGAS QUAND ILS AURAIENT DÛ ÊTRE DADAS !"

                        Denis Roche : Dada soupçon mortel

 

"Que voulez-vous, je m’entête affreusement à adorer la liberté libre"

                        Arthur Rimbaud : lettre à Georges Izambard, 2 novembre 1870

 

"remplacer le mot poésie par le mot poésie"

                        Michel Crozatier : (poème) 1 2 3 4 5 6

 

"Tout écrivain qui en train d'écrire ne se dit pas : "Je suis la révolution" en réalité n'est pas en train d'écrire."

                        Maurice Blanchot : La part du feu

 

"la langue n'est pas en dehors du monde, c'est aussi concret qu'un sac de sable qui te tombe sur la tête, c'est complètement réel"

                        Christophe Tarkos : Deux nés

 

"Dans la nuit
Dans la nuit
Je me suis uni à la nuit
À la nuit sans limite
À la nuit.
"

                        Henri Michaux : Dans la nuit

 

"Voici la nuit de joie aux profonds spasmes"

                        Arthur Rimbaud : L’orgie parisienne ou Paris se repeuple [recopié ce 23 juin 2017]

B)

Les États, leurs démocrates représentatifs et les groupes privés planétarisés qui se les inféodent, s'accaparent également les lexiques : cette antienne est bien connue, que ce livre met à jour, en rappelant les pratiques tératophiles, passées et en cours, où s'abreuve et perpétue la domination de la nébuleuse capitaliste. L'insistante pertinence de Laurent Cauwet sur le « travail de décollaborationnisation (pour coller au mot allemand Entnazifizierung – dénazification) dont la France aurait tant besoin » (p. 80, ainsi que p. 40, 75 et 79) évite d'ergoter ;  convenir donc uniment que « le Capital n'avance plus à coups de canon, mais précédé d'une milice dansante, bruissante, bigarrée d'artistes en costumes et de branchés sous ecsta » (p. 37) ne peut dès lors que tarauder : « quelle peut être la place d'un artiste ou d'un poète, rémunéré par ce même État qui rémunère les policiers qui insultent, frappent, emprisonnent et tuent ? » (p. 30 – nb : ils violent aussi). C'est à cette aune que Laurent Cauwet fustige « les poètes radicaux devenus employés modèles » (p. 89) de « l'entreprise culture » (passim), décrite comme « place forte, agressive, où se travaille la langue de la domination. » (p. 122).

L'affaire est donc plus qu'entendue : toutes et tous, ou peu s'en faut, au bas mot collabos en marche, nazis en puissance.

 

Pour ne pas virer nazi, des solutions existent. Des choix éthiques, culturels, poétiques, …, bref : politiques,  permettent en effet de « devenir autre chose que les vaillants défenseurs et continuateurs de ce monde » (p. 124) ; conséquemment, des missions militantes s'assignent, et des tâches et des instruments se déterminent, en vue de luttes à faire se converger. Et « parce qu'une arme démontée et comprise devient un mode d'emploi pour élaborer de nouveaux outils » (p. 23), le travail poétique de « remise en question [de] la langue de la domination » (ibid.) offre de « continuer à avancer autrement et malgré tout. » (p. 21). Les mêmes impératifs et désirs critiques fondent le fameux « cortège de tête » des manifs contre la loi dite « travail » et son monde, ou les mouvements Nuit Debout et certains de leurs prolongements (cf. p. 122 et 85-86, mais aussi p. 50, 101 et 125).

 

De ces formes renouvelées et situationnalisées de la lutte dont le poétique demeuré inasservi est partie prenante à part entière, Laurent Cauwet précise : « La seule règle […] est : prends soin de toi, prends soin de ton voisin. Le cortège de tête demande à s'amplifier, muer, se multiplier… » (p. 122) : la réappropriation des lexiques, leur régénération critique et politique, voire subversive, constituent incontestablement l'un des moyens de cette amplification. À cet égard, le travail d'information, d'analyse et de redéfinition produit par Laurent Cauwet importe, et sa propagation.

 

Il s'aurait certes ici pu citer nombre d'extraits de Art et politique de Mikel Dufrenne (éditions 10|18, 1974) ; on se limitera toutefois (car on s'apprécie aussi s'autobornant) à celui-ci : « une œuvre qui en appelle à la révolution peut se créer un public, elle ne crée pas un public révolutionnaire. Bien plutôt est-ce un public déjà révolutionnaire, déjà convaincu, déjà militant, qui vient à elle, et qui trouve en elle, tout au plus, un encouragement pour une résolution déjà prise. » (p. 162-163). Ce qu'accréditent parfois les propos de Laurent Cauwet, telle cette phrase aux accents delphiques : « le verrouillage interclassiste de l'entreprise culture fait en sorte que cela reste dans l'entre-soi, voire serve de paradigme, donnant à l'ensemble de la manifestation une intention critique prouvant la souveraineté de l'artiste » (p. 41).

Quelles que s'avèreront la réception puis l'efficience réelle du livre, son abordage primordial du  « poétique » pointe l'urgence à renouveler la démystification, en le décrivant comme une implication, une intrication dans et par l'émergence et la persistance « de nouvelles modalités de lutte » (p. 87). Transgénérique, pluridisciplinaire, hétérogène, synesthésique, …,  chantier ou investigation, le « poétique » a donc explicitement à fouailler vers des adresses inédites, de nouvelles chairs, de nouveaux astres, des apostrophes inouïes, de nouvelles langues. La conviction ici s'affirme de contribuer à l'élaboration d'une foule toujours accrue, sombre, revenant aux portes des richards, foule innombrable dans l'action, ce point du monde où s'étreint rugueuse la réalité.

 

 

C)

Et, par conséquent, au fil des pages de La domestication de l'art, ces noms : Francis Ponge, Michel Vachey, Liliane Giraudon, Ilse et Pierre Garnier, Henri Chopin, Julien Blaine, Serge Pey, F. J. Ossang, Jean-François Bory, Christian Prigent, Jean-Jacques Viton, Jean-Marie Gleize, Sylvain Courtoux, Denis Roche, Christophe Hanna, BoXon, L'Armée noire, Robert Filliou, Éric Giraud, Bernard Noël, Oscarine Bosquet, Pier Paolo Pasolini, Manuel Joseph, Frank Smith, ...