Sorts de Tristan Felix par François Huglo

Les Parutions

09 déc.
2014

Sorts de Tristan Felix par François Huglo

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            Si Bill Shannon n’avait pas existé, Tristan Felix l’aurait inventé. D’ailleurs toutes ses créatures, dessins et marionnettes, poèmes et clown trash, photographies et contes chamaniques, glossolalies et langues inventées, performances toujours, ressemblent aux figures tournoyantes improvisées, à travers les rues, par le breakdancer et skateboarder se jetant avec ses béquilles comme un oiseau hors du nid : d’un vol, d’un tracé glissé entre ciel et terre, l’un et l’autre suspendent indéfiniment leur chute. Pour Bill et pour Tristan, jeter un sort et se jeter dans le vide, c’est lancer un défi et donner une chance. Un sort jamais n’abolira le hasard de la naissance, qui nous fait oiseau ou plante, rouget « rictus du hasard / rendu à la mer », citadin ou migrant, mais que pèsent la peur et le ressentiment quand le poids de la naissance est balancé, contrebalancé ? Bill Shannon naît avec la maladie qui lui paralyse les jambes, comme Joë Bousquet renaît de la balle qui l’immobilisera. Le danger auquel s’exposent Bill Shannon et Tristan Felix n’est pas celui de la corne dans la tauromachie selon Leiris. L’oiseau peut finir écrasé comme une pêche, mais « l’absolu non-sens » qui à la naissance et « à chaque cerne / sourd » est « à réhabiliter » pour qui fait, contre « male aventure », confiance. Dans le corps de Shannon, les passants voient passer la grâce.

 

            Ainsi peuvent être superposés pour jouer ensemble, glisser l’un sur l’autre, trois poèmes. Celui dédié à « Bill Shannon (scrutch master) » :

 

            « d’guingois ta hanche

                déposa sur la casse de Brooklyn

 

                ton oiseau

                à hue à dia

                tôt envolé

 

                enfant de ton échafaudage

                scrutch monster à la clinque

                salut à ta danse !

 

                t’es qui à balancer ta peur

                au grand défi de l’échassier ? »

 

Celui où se profile Tristan Felix, mais « la grenouille à la feuille » aussi, ou tout être vivant, car « chacun mime son paysage » :

 

              « faute de soi

                 le mime exécute

                 le contour d’un singe blanc

 

                 sa personne est égale

                 à la racine carrée

                 du poids de la naissance

 

                 moins sa tare »

 

Et celui qui ouvre le recueil : presque un programme, mais on ne le saura qu’après lecture, en le retrouvant en 4ème de couverture :

 

             « Jette-toi du haut qui penche

                à six faces débraillées

                 Mets bas ton ciel criblé d’oiseaux

                 L’inepte féérie compte sur tes osselets

                 pour saisir l’identique sous l’autre

                 Quel sort cueille quoi de rare ?

                 Son coup sonne au cou du condamné

                 Il n’en rit qu’à la pointe des pieds

                 qu’il a de boue tiède oints

                 pour s’absenter

                 du sol »

 

« Se sentir gaspillé » comme une fleur, « qui en est capable ? », demandait Nietzsche, qui répondait : « Seul un poète, à coup sûr, et les poètes savent toujours se consoler ». Sous le regard de Tristan Felix, une plante « un peu à l’écart », encore enfouie et en attente, peut, elle aussi, « certifier la vie » dans le jardin « qui la dévêt ».

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