Ça n'langage que moi de Jean-Pierre Verheggen par François Huglo

Les Parutions

25 mai
2015

Ça n'langage que moi de Jean-Pierre Verheggen par François Huglo

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       À Serge Sautreau l’ «occis-gêné » la dédicace et le dernier mot. « Tout ce qui n’est pas gratuit, spontané, immédiat, est une erreur. Seule la grâce ne ment pas », écrivait-il en son lumineux journal d’une lente agonie, L’Antagonie, dont la lecture a « bouleversé » Jean-Pierre « Vieilheggen » comme la ballade d’un presque pendu bouleverse encore des « frères humains » en leur rappelant que la mort leur pend au nez. La boule de « langoisse » verse l’humour, autre nom de la grâce. L’esprit cruel, la sereine ironie, se situent au-dessus. Seul l’humour noir, qui vise plus bas (le ventre) est fraternel. « Vulgaire et même souvent "vulgairheggen", je vous le concède mais j’assume ! ». Heureux furent, n’en doutons pas, les élèves de J.P.V. à l’Athénée Royal de Gembloux où, professeur de français, il eut pour condisciple Jean-Claude Pirotte ! Le prof divulgue, c’est son métier. Il a des lettres, mais ne les garde pas. Il est contagieux (revoilà la grâce, le charisme). Il risque ce qu’il sait. Savoir, oser, c’est pour lui la même chose. « Je pense, comme Rabelais —à mes yeux, le plus inventif !— que la grande littérature c’est d’oser —et de savoir !— écrire que "toute cloche clochable clochant dans un clocher, en clochant fait clocher par le clochatif ceux qui clochent clochablement" ou de constater qu’"il n’y a rien de pire pour la vue que la maladie des yeux "».

            Verheggen, soyons-en sûrs, n’entrait pas dans une classe comme d’autres en poésie, en religion, ou en politique. Aujourd’hui, ce n’est pas lui qui traiterait de « l’humort » ex cathedra. Il le, ou la, déballe sur la table et il partage, aussi profondément égalitaire et démocrate qu’anar puisque « tout est écrit d’avance qui est déjà inscrit dans la langue ». La langue est poétique, la poésie est immanente. « Ça n’langage que moi », pas nous. Le nous (l’entre-soi : « chers compatriotes », etc.) exclut. Le moi-je est un autre comme les autres. Son ego ne fait pas la moitié de celui du « psy-chat », ce « matouvu » armé de son « égoïne tranchante ». Pas besoin de coach pour apprendre à mourir, attendre « l’Creva », lui crier « Tue toi toi-même » et « J’ai pas d’temps pour toi », formule qui pourrait résumer la lettre d’Épicure à Ménécée. Une « Madame Guette-au-Trou de mémoire » nous serait plus utile que l’ « accoucheur (sic) de concepts » rencontré dans la « presse-pioupel ». À la rigueur un garçon de labo pourrait nous rappeler « qu’il y a beaucoup d’odeurs et de chimie dans notre passage vers l’au-delà », ce qui ne diminuerait en rien la pétoche, ni l’envie d’implorer, avec Marcel Mariën, « Bernadette Soubiroute », ou de déplorer avec Pierre Perret, en contractant deux titres de chansons, « la Bérézizina ».

            Verheggen dénonce le machisme langagier qui attribue au masculin la noblesse (« c’est un cerveau », dit-on d’un savant), alors que le féminin désigne « un simple abat de boucherie ! Délicieux cependant ». Il regrette qu’on ne trouve au restaurant ni « cerveau meunière », ni « cerveau rémoulade », et que seules les cervelles « passent à la casserole ». Boufferait-il du curé tous les vendredis, comme désormais, selon le poète Jean Dypréau, les « poissons pratiquants » grâce au compagnon de Robinson ? Boufferait-il « un missionnaire d’Hergé ou capturé dans le Don Bosco de Jijé » ?  Dédaignant les croque-morts, il prononce, bien après Montaigne, un éloge des cannibales. S’y associent Marcel Mariën, parce qu’ils « n’ont pas de cimetière », et Roland Topor livrant dans sa cuisine cannibale une recette de « membres mayonnaise, où il nous est recommandé d’enlever les membres d’une secte quelconque, de les couper en plusieurs morceaux et de les servir avec une sauce mayonnaise. Un délice ! ».

            On l’a compris, le « vulgairheggen » n’en est pas moins un fin lettré, une fine lame, même si ses amis Athoxico, Pathos, Aramisanthrope et d’Artagnangnan, sont internés ou hospitalisés. Comme Scutenaire et Blavier, il détourne (Debord, les mous !) le stéréotype, et le pourfend —Détournement de sœurs latines, de « latin de cousine » : Sui generis Son gendre sent le suint. Fac simile Emile est en fac. Ab ova J’en bave de ton omelette. Panem et circenses À peine né il est circoncis. Ultima cave T’es vraiment le dernier des caves. Post scriptum Je lui ai pourtant écrit que je n’avais plus aucun pote au PS ». Boa déconstructeur, il pratique la Lacanbredaine, mais à l’oral plutôt qu’à l’anal(yse). Au scalpel est préféré le tranchant du sabre : ara-kiri, hara-curry, haras-kiri, haro-kiri, areu-kiri, hara-kiriz, selon que vous serez perroquet ou saucier, cheval ou baudet, bébé ou Basmati : l’humour noir, toujours particulier, est universel. Comme la mort, tiens. Verheggen ? Allais’ retour.