Conversations in the Pyrenees, Adonis et Pierre Joris par Carole Darricarrère

Les Parutions

04 oct.
2019

Conversations in the Pyrenees, Adonis et Pierre Joris par Carole Darricarrère

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C’est dans un dégradé de questions n’appelant pas de réponse définitive que de monothéisme en monothéisme et de fil en aiguille entre orients et occidents, religion et spiritualité, poésie et poéthique, se définit dans un livre d’entretiens le piqué d’une conversation informelle au sommet.

Ce livre bilingue de l’anglais n’est ni une thèse, ni un essai, ni un recueil de poésie et se doit d’être lu sur le ton chaleureux de l’oralité telle une retranscription fidèle de propos mains ouvertes à tous les vents au carrefour de trois cultures : arabe (Adonis, poète syrien naturalisé libanais), euro et nord-américaine (Pierre Joris, poète américano-luxembourgeois et Rainer J. Hanshe, écrivain né à Téhéran élevé à New York et fondateur des éditions Contra Mundum Press).

À l’origine, un festival culturel annuel, « Les porteurs de mots », organisé par Franck Morinière, un fil rouge (« La religion est une réponse, la poésie une question »), un lieu (les Pyrénées orientales), une date (juin 2017), réunissant autour du poète Adonis, « le plus grand poète de langage arabe au travail aujourd’hui » et du poète nomade Pierre Joris - qui conduit l’entretien -, un plateau d’invités au service des arts générant un essaim d’évènements.

Immersion donc, guidée en haut lieu, dans la pensée en mouvement du poète Adonis plutôt que dans son œuvre, « une identité en perpétuelle création » à cheval sur la culture gréco-latine et la culture arabe et une pensée d’autant plus foisonnante qu’elle prend racine dans l’alter-différence d’une tradition multimillénaire, augmentée de croisements, traversée de voix, tamis d’une sagesse, pesée des doutes, ce livre d’entretiens est une somme amicale subjective cosmopolite à emporter telle quelle sur son île déserte, à s’approprier, à s’érudire, à débroussailler et à interroger selon ses propres pistes de réflexion et sa pratique de la poésie, de la lecture et de l’écriture.

Balayant une mémoire en diagonale, rêvant d’un futur transcontinental de préférence areligieux, une pensée évolutive et tolérante s’engage et invite à dépasser tous les intégrismes, qu’ils soient religieux, institutionnels, intellectuels ou culturels, d’ici ou d’ailleurs, revisitant à sa manière la formule qui avance que « Le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas ».

Immédiatement ils sont là, entre hommes, comme de longue date autour d’un feu, qui refont prudemment le monde et le pensent ensemble, s’appuyant l’un sur l’autre pour mieux ausculter, comprendre et se comprendre, pénétrer le sens de l’Histoire, rompre les malentendus, repousser les limites et renverser l’image.

Il est d’abord question d’exil, de l’atlal, de l’intelleto, de la melopoeia et de l’expérience du tarab, atteinte de l’extase « quand la musicalité du vers correspond aux visions et aux pensées exprimées par le poème ». Dans ce qui ressemble somme toute à une affaire d’hommes il est aussi question du sort réservé à la femme dans tous les monothéismes, de l’« Histoire qui se déchire sur le corps d’une femme », de religion, de pouvoir et de réparation poétique. Une question en entraînant une autre - la fonction de l’image dans la poésie, le rôle du soufisme dans la poésie arabe -, comment une « spiritualité athéologique » pourrait-elle servir le poète aujourd’hui et comment la poésie pourrait-elle « créer de nouveaux rapports entre l’homme et l’univers, entre l’homme et l’homme, entre l’homme et le cosmos ».

Ils sont à l’oud, au calame, à la chicha, à la langue comme fraternité poétique en résonance avec les énergies en présence, l’art de la conversation relance l’entretien sur le ton de la confiance réciproque, ils sont là à la manière d’une sorte de cercle de poètes disparus incarnés dans un lieu à leur mesure, seuls ensemble sur une ligne de frontière perchée de longue vue, l’équivalence d’un désert en un lieu d’élévation.

Dans un second entretien ils sont au clair et à l’obscur, « (…) je cherche l’obscur, parce que l’obscur me questionne (dit Adonis) en poésie tout est obscur - heureusement ! Si tout est clair, la vie devient banale (…) Si je vous demande qu’est-ce que c’est la poésie ? Et que vous me répondez la poésie c’est bla-bla, vous tuez la poésie. »

Ils sont aux impasses des nouvelles poésies, des inventions formelles et des expérimentations comme devant « ce risque que l’expérimentation l’emporte sur l’essentiel, sur la vision poétique », comme constats rendus aux amers : « En 2000, disons, je ne vois pas une génération qui a remplacé la génération de Char, Michaux, Saint-John Perse, Pierre Jean Jouve, et le dernier, Yves Bonnefoy. Je ne vois pas. Il n’y a pas de projet, de vision, de grande vision, en Occident à mon sens » dit Adonis.

Ils sont, citant Pierre Jean Jouve, rendus bien droit aux évidences : « Si je trouve cent personnes en France (qui me comprennent), je serais très heureux… J’ai des lecteurs, ils peuvent acheter… Mais ils ne comprennent pas la poésie ».

Et Adonis d’ajouter, avant de conclure plus loin dans un épilogue à plusieurs voix en réponse aux interventions de Serge Pey, de Alem Surre-Garcia et de Rainer J. Hanshe, sur un sentiment de chaos : « Il y a quelque chose dans la structure de la société, de la culture elle-même, quelque chose qui n’est pas du côté de la poésie (…) c’est la prose du monde qui l’emporte. C’est un état de culture du monde – et qui n’est pas la poésie ».

Une invitation à l’ouverture comme au retour, au dépassement et à l’espoir. Pas si simple.