Des ailes de Patrice Maltaverne par François Huglo

Les Parutions

24 oct.
2019

Des ailes de Patrice Maltaverne par François Huglo

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            Cela ressemble à « la servante au grand cœur », poème où se cherche un impossible échange entre les « grandes douleurs » des « pauvres morts » et les nôtres. Le poème de Baudelaire est non strophé, de longues phrases enjambent les vers (est-ce « la grande nuit qui marche » ?), celui de Maltaverne n’est ni strophé ni ponctué, comme si une seule phrase enjambait les vers —arithmonymes, dirait Ch’Vavar— de dix mots. La femme disparue vers qui se tend cette phrase, fil tendu mais fragile, risqué, incertain, n’est pas une servante mais une actrice « un peu oubliée », nous dit la 4ème de couverture : Dominique Laffin. Contrairement à Orphée dont il veut tenir la lyre (« envie de créer quelque chose de vraiment lyrique »), le poète ici doit se retourner : le « sourire pur » dont il tient le « fil en dentelles » lui dit de « partir en se retournant garder un visage de rab ». Retrouver « la magie de l’image », ce « malaise qui sortait de son visage une lumière / peut-être noire et cassée comme ils disent de sa voix ». L’image est « suspendue à un fil du téléphone », à un fil électrique : « quand elle est morte je n’étais pas au courant / sauf que le courant est bien passé avec une morte / et il ne venait que d’un fil coupé à la base ». Onirisme ? « Miracle impossible » ? Les premiers vers du poème, « Le pauvre corps à force de plonger dans cette nuit-là / ressort avec des pleurs coulant sur son visage trop pur », rappellent « les pauvres morts » au début du poème baudelairien et les «pleurs » tombant de la « paupière creuse » à la fin.

 

            L’errance dans la mémoire fait « avancer le vieux rafiot d’un cinéma mort », où des « gens de peu qui disparaissent avec leurs rôles » sont « récupérés du fond » d’un « stock d’invendables », de « minables attachés / à leur réalité absente ». Ainsi le « visage fragile » apparu, comme tiré du « fond d’une malle », et devenant envahissant, atteint qu’il est d’une incurable, irrésistible « hypertrophie de la beauté », fleur prématurément, accidentellement fanée, tandis que dure le béton « des blocs d’hommes en bétail » qui font « l’immense fortune du temps ». Elle « a pris congé de nous pour entrer toute seule / dans une boîte à musique à l’aide de ses petits / pas de fée qui se sont évanouis ensuite et nous / restons bouche bée sur le quai de gare du film », avec notre « amour orphelin d’une image en fuite ». Avec notre désir de « briser la glace », que « l’autre côté du miroir » soit celui « a priori moderne » de l’écran, ou celui de la mort.

 

            Poème de la hantise « en notre forteresse égoïste » (Baudelaire : « ils doivent trouver les vivants bien ingrats »). La « trace qui aurait dû s’effacer facilement de nos mémoires » n’est qu’une « impardonnable blessure ». Amour ou sexe qui « cogne près du cœur » ? Chute du « saut de l’innocence », du rêve d’être aimée « pour toujours en apesanteur du bout d’une caméra » ? Reste « une poupée dégonflée trop jeune, trop morte », et un « regard glacé de mère passante » planté dans la mémoire d’un gamin, porté par « les ailes d’adolescence », peuplant les « routes partant de tous côtés en désordre ». La morte « pleure toute sa vie » mais ricane, se moque « de nous les assis » qui continuons de mourir avec de moins en moins d’énergie. Plane, avec le souvenir de Baudelaire, celui de Poe (Annabel Lee).  

 

            Le long poème ininterrompu Des ailes est suivi des quatrains, trois par page, de Nocturne des statues. Errance encore, où s’éteignent progressivement les « preuves de vie », d’une « possible existence », qui ont irradié ce « noir morceau de mou » qu’est le cerveau rangé « au fond de sa boîte ». Ici encore, la tentative « de sortir du temps à reculons », une « soif d’envol », parmi ces « poubelles » où « l’homme est devenu une chose », des « feuilles mortes » collées aux statues, comme « une lueur d’espoir végétal », des « traces de vie » dans le « tombeau de la liberté », des fleurs maladives « au bord de la route », un cauchemar qui tourne « autour de la langue d’où nul ne réchappe ».