Jean-François Bory, Une Monographie de Jacques Donguy par François Huglo

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10 mars
2020

Jean-François Bory, Une Monographie de Jacques Donguy par François Huglo

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Jean-François Bory, Une Monographie de Jacques Donguy

Pour décrire la valeureuse entreprise de Jacques Donguy, remplaçons le nom de Raoul Hausmann par celui de Jean-François Bory dans l’avertissement en guise de préface du livre du second sur le premier. Nous lisons alors : « Mon propos n’est pas ici de dire qui fut Jean-François Bory. Je laisse ce genre de labeur à ceux qui croient encore qu’il y a des questions et des réponses (…). J’ai tenu à montrer Bory plus dans le reflet de ses amis que par lui-même (…), j’ai voulu me borner à nommer, à donner les faits et la geste de Jean-François Bory telle qu’en elle-même enfin… Qu’on n’y voie point là quelque idée scientiste mais bien plutôt la notion de compilator ou de l’auctor telle qu’on la comprenait au Moyen-Âge ».

La monographie n’est pas monolithique. Aucune œuvre de Bory ne l’est : « Dans la plupart de mes textes (…) il s’agit de l’absorption (ou de la déjection) d’un moyen d’information par un autre en utilisant l’aspect bipartite qui est la marque de toute information ou signal en général et de mes textes en particulier » (Post-Scriptum, 1970). L’écriture linéaire n’a cessé, ne cesse, comme le disait Pierre Garnier, de diviser le monde en trois : sujet (l’écrivain), complément (le monde), et verbe entre les deux  (l’action, l’écriture), « sans même songer », ajoute Bory, « que cet outil puisse être une réalité en elle-même, une chose parmi les choses ». Refusant de « confiner la littérature aux belles-lettres », la poésie visuelle « n’a fait que tenter de reprendre l’écriture à ses origines (…). Ce n’est pas, dans la poésie visuelle, la transmission de la connaissance (conception traditionnelle du savoir) qui est recherchée, mais la fonction de la transmission, c’est-à-dire la connaissance du jeu », l’écrivain devenant « le maquettiste de son livre » (Jean-François Bory, « Poésie en action », texte paru dans la revue « Opus International » n° 40/41). Ces positions théoriques peuvent être rapprochées du biographème en deux phrases relevé par Jérôme Duwa dans L’Auteur, une autobiographie : « Dès Hong Kong la puissance des idéogrammes avait surpris l’Auteur. En toute écriture se dissimule sinon plus, du moins autre chose que ce qu’elle veut transmettre ». Au cours d’un entretien avec Jean Daive, Bory rappelle que de six mois à cinq ans il a été élevé par des jeunes nourrices qui lui ont appris le Vietnamien et le Laotien : il « sait » ces langues mais ne peut pas « en comprendre un mot ». Et qu’il a appris à lire dans les albums de « Babar » de Laurent de Brunhoff. Le nécessaire recommencement de l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, parce que pour un écrivain « la langue qu’il écrit est toujours une langue étrangère », renouvelle un émerveillement dont cet ouvrage garde et partage le trésor.

« Jean-François Bory est surtout connu pour être à l’origine du mouvement international de "Poésie Visuelle", représenté en France par lui-même et par Julien Blaine », rappelle Jacques Donguy dans sa préface, « Julien Blaine s’intéressant à la matérialité de la lettre, Jean-François Bory à l’objet livre, Jean-Claude Moineau à la bibliothèque et Jochen Gerz au médium écriture ». Avec « Le semeur d’alphabet » (1962) et « Alpha contre la mer » (1964), Bory a « des pratiques proches du Land Art, qu’il prolongera avec cette action d’un livre ouvert dessiné sur le sable et effacé par la marée montante ». Une série de photos noir et blanc du « semeur d’alphabet » est suivie d’un texte de Julien Blaine sur le geste d’ « alpha contre la mer », un alpha tracé au roseau sur le sable de la plage de l’Agneau, au bord de l’étang de Berre.

Pierre Garnier avait ouvert à Jean-François Bory un « contexte international » dans lequel s’inscrivent les œuvres des années 1960/1970, à la « frontière entre objets plastiques et œuvres typographiques conceptuelles », exposées sur une trentaine de pages à la suite du « commentaire » photographique d’ « Alpha contre la mer » (in Post- Scriptum, 1970).  De la revue « Aillleurs », fondée en 1963, est extrait un parallèle, ou duel bien aiguisé, où Bory oppose le Godard « moraliste » et « didactique » d’Alphaville et le Chris Marker de La jetée, qui « défaille devant la vie » et « sait que la pensée est une action violente ». Une page de prose de Bory et quarante pages de photos se souviennent de la « galerie Number Ten », qui « ne survit pas à l’officialisation de la marginalité que fut Mai 68 ». Trois pages de Donguy et deux pages de photos font revivre le festival de Fiumalbo (du 8 au 18 août 1967). La revue « Approches », 4 numéros entre 1966 et 1969, s’ouvrait à l’international, dans un contexte marqué par l’art cinétique et la sémiotique.

Il y a de l’humidité dans la présentation, par Jean-François  Bory, des éditions Agentzia (1968-1972) : « un moment qui coule dans un autre  plus large mais égal un endroit de l’eau qui coule dans de l’eau (…) le miroir et le reflet sont d’égales valeurs ». Au cours d’un entretien avec Caroline Hoctan et Jean-Noël Orengo, Jean-François Bory évoque l’Asie de son enfance et sa « cinquième saison d’humidité » dont l’air est si chargé que « tout est flou. Tout le monde est myope ». Le toucher, jusque dans la respiration, devient le seul sens. D’où peut-être, plus tard, la recherche d’une écriture en 3 D (lettres et poèmes sculptés), tactile. Le livre, le bien nommé volume, tel qu’il est photographié en couverture, prêt à déplier l’éventail de sa tranche, peut lui-même répondre à cette définition, qui convient à l’écrivain-maquettiste : l’écriture en 3 D. « Les poètes seuls devraient manier les liquides », écrivait Novalis. Bory manie. Et comme Pierre Garnier, il cite volontiers la phrase où Novalis affirme que le langage n’est préoccupé que de lui-même. Par exemple, à propos de son film « Saga », « voyage dans le langage », Bory écrit que celui-ci « ne reflète pas vos idées ni les miennes, mais sa propre structure ». Points de vue sur Agentzia par Gerz, Bory, Blaine, et Moineau qui s’entretient avec Donguy, précèdent des pages de la revue japonaise « Asa » et des typoèmes. Richard Kostelanetz salue en Jean-François Bory un « artiste du livre ». Jacques Donguy cite Sarenco : « Bory fait une extraordinaire série de travaux sur le "concept" du livre, sur la "matérialité de la littérature". Soit ce titre : "Bientôt le livre" (1967) ». Pour Nathalie Quintane (Sitaudis, 2006), « les plus beaux livres de Jean-François Bory cernent une fragilité —du monde, de soi, du livre, de tout— parenthèses échappées de peu au néant et y allant sans retour ». David Lespiau voit « le lever de soleil » dans « trois signes chinois utilisés dans un poème ». Gaëlle Théval, à propos du collage typographique et du ready-made livresque : « ici, le texte s’adapte aux caractères sélectionnés », et non l’inverse. Elle cite Bory : « Le livre, c’est aussi le tombeau (…) cette espèce de chose dans un objet », « passage se [son] corps à quelque chose d’autre (…) c’est cela l’immortalité, et c’est cela qui compte ».

Des dossiers «Livres d’artiste et objets-livres », « Prolégomènes à une biographie de Raoul Haussmann » (avec extraits de sa correspondance avec Jean-François Bory et entretien avec Amélie Castellanet), « Textes théoriques de Jean-François Bory », « Cinéma expérimental », préludent à un retour à « l’Humidité » (revue de 1970 à 1979, dont le titre reprend les caractères de celui de « l’Humanité »), à travers un entretien avec Jérôme Duwa. En Asie, avec 80% d’humidité, « on est entouré de quelque chose qui est une espèce de…, c’est comme du végétal (…) on est presque dans la théorie de Voltaire qui disait qu’on n’avait pas 5 sens, mais un seul, le toucher ». La revue de Bory a publié Emmanuel Hocquard, inconnu à l’époque, Pascal Quignard, à peine plus connu, et s’inscrivait dans un « réseau mondial de poésie diffusée par le mail-art » comme, à partir de 1976, la revue Doc(k)s de Julien Blaine puis de Philippe Castellin, dont Bory dira : « Chaque numéro est une espèce de journal, un journal énorme. On pourrait dire que c’est Saint-Simon revu par Mac Luhan ».

Ici non plus, la doc ne manque pas : photogrammes noir et blanc et cibachromes, machines à écrire et déclinaisons autour du livre et de la lettre (avec un texte de Gérard-Georges Lemaire), photomontages et collages, impressions numériques, le livre —avec la photo reprise en rouge en couverture  et un texte de Jérôme Duwa—, les expositions, lectures/performances. Et des entretiens. Jean-François Bory à Jacques Donguy : « Pour moi le livre, c’est le corps inaccessible (…) C’est le corps dans la mort ». Pour Christian Désagulier, « l’Autre et l’Auteur jouent à colin-Maillard ». Bory à Donguy : « On écrit pour connaître des gens ». À Caroline Hoctan et Jean-Noël Orengo qui le questionnent sur son « Journal » encore non publié : « On y trouve des Angoisses, des Épouvantes, d’immenses Joies de Vivre et aussi —personne n’est parfait !— des jugements… », réticence à juger qui peut rappeler cette réflexion à propos d’Henri-Alexis Baatsch et Jean-Christophe Bailly : « ils pensaient que la philosophie continue après Spinoza, à mon sens, non ». En point d’orgue, face à la photo d’une jonque en contre-jour glissant sur la Mer de Chine en dessinant comme un idéogramme, une évocation de l’enfance entre des parents « rayonnants de santé et de désir (…). Le Bonheur. Fruit du monde, je contemplais le monde qui était moi » (loin du modèle linéaire sujet-objet-verbe entre les deux). Et en écho cette fin d’une « biographie par la face sud » : « Considérer plutôt, comme les Grecs anciens, que la date importante de la vie est l’acmé : le moment des pleins moyens, la plénitude… ». Autre écho possible, cette réponse à Caroline Hoctan et Jean-Noël Orengo : « La vie est trop courte pour attendre. Trop précieuse, trop immense, trop radieuse aussi pour se mettre au service de n’importe quoi ».

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