La Crète d'Ariane et Minos de Jean Esponde par François Huglo

Les Parutions

05 févr.
2015

La Crète d'Ariane et Minos de Jean Esponde par François Huglo

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            Les héros nous fatiguent, les anti-héros nous ennuient. Partons, partons pour la Crète, avec Jean Esponde. Ses dialogues entre Minos et Homère, entre Ariane et Plutarque, ne sont assurément pas ceux d’un opéra bouffe, et n’évoquent pas davantage une tragédie janséniste. Mais l’humour, la fantaisie, ne sont pas étrangers à ces scènes (jouables) où le personnage féminin retrouve le beau rôle dont l’avaient privé des millénaires de patriarcat, de glorieux massacres, de rivalités entre mâles dominants.

            Le temps des héros et des dieux est celui qu’ont fixé « les deux H », Homère et Hésiode, « un millénaire après le temps des palais crétois. Mille ans avant le texte d’Hésiode, Thésée fondateur d’Athènes, le Minotaure, et même Dionysos n’existaient pas encore ». Si Plutarque maintient un lien ombilical entre Rome et la Grèce, Ariane qui, dans le texte d’Esponde, donne réplique à ce vieux rasoir (« Abrège, Plutarque, abrège ») relie et oppose le monde grec, viril et solaire, au monde crétois qui, pendant deux millénaires, l’a précédé, à la fois terrien et lunaire (on en dirait autant, aujourd’hui, de l’agriculture biodynamique), féminin, communautaire, et plus préoccupé de beauté quotidienne que d’exploits guerriers. Ainsi, Ariane répond au récit, par Plutarque, des sacrifices au Minotaure : « Quelle horreur ! Je ne crois pas que la nature supporte de tels monstres. Cette histoire vient de la cervelle d’un fou, ou de légendes fabriquées en faveur de ton inévitable Thésée, pourquoi pas ! Écoute, je ne connais pas d’Androgée ; et Minos, homme ou femme, était élu par les délégués de tous les villages pour une saison du monde, remplacé quand mère Lune atteint sa pleine puissance et nous éblouit. Alors se passe la fête du taureau de Minos. Parce que c’est une lourde charge d’approvisionner en huile, miel, bon grain et fruits séchés, les silos de la communauté pendant les festivités rituelles ».

           Jean Esponde mêle à ces dialogues des notes de voyage sur le vif, qui ne prennent pas plus que les fiches de Roland Barthes le temps de s’empâter en littérature, des notes de lecture (Herta Müller, Micheline Van Effenterre, Bachofen, Rimbaud, Segalen, Nietzsche, Lacarrière), des poèmes, et de nombreuses illustrations : bijoux, sceaux, figurines de terre cuite, jarres, ébauches d’écriture, paysages et théâtre, « le premier du monde ». Il nous entraîne « dans le haut sillage des grues », loin de nos « siècles affairés », à la recherche d’un « temps sans urgence » et d’une « antique sensualité ». Il remonte le fil tendu par un Nietzsche tardif entre Ariane et Cosima Wagner, vers Héraclite, cher au jeune philosophe : Ariane était moins proche de Thésée, « l’athénien dominateur », que d’Héraclite écrivant, quinze siècles après l’âge crétois : « Le Temps est un enfant qui joue en déplaçant des pions, la royauté d’un enfant ». Bien que le nouvel ouvrage d’Esponde s’attache à une époque « post-néolithique et pré-hippie », et celui publié en 2012, Éphèse l’exil d’Héraclite, aux origines de la Grèce classique, il joue l’entremetteur : Héraclite devrait plaire à Ariane. Il suffirait que Cronos se laisse distraire, ou dorme.

           Une danseuse d’argile fixe le chant d’Aédé, des hiéroglyphes sur tablettes fixent la pensée « non encore raisonnante des Crétois avant l’écriture », leur « raison poétique : jeu, fantaisie, plaisir de vivre, beauté des corps ». N’ont pas encore déferlé les sandales des « gens pressés » et oppresseurs : « Mycéniens, Doriens, Romains », ni les bottes ou souliers « des Croisés, des Arabes andalous, des Vénitiens, des Ottomans, Égyptiens ou Turcs, des occupants allemands ». Ni les caddies, les « excitations volatiles où chacun s’avance aveuglé par ses masques ».

           « Hébergement précaire, bonheur fugitif », ce livre donne, comme le bol de cycéon préparé par un Héraclite « à la parole économe » (farine d’orge, menthe, eau froide), ou une poignée de figues séchées, le goût d’une vie simple, paisible, partagée par une « humanité commune » retrouvant « un intérêt commun ». C’était il y a quatre mille ans. C’était hier. Et si ce pouvait être demain !