Le Caret d'Ivar Ch'Vavar par François Huglo

Les Parutions

29 juil.
2014

Le Caret d'Ivar Ch'Vavar par François Huglo

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        En couverture, Chl’étchoère ou Les lieux, tableau de Konrad Schmitt, où affleurent sur un même plan, comme dans un Vuillard, des pans diversement traités, colorés, éclairés, mais d’une matière également pâteuse, figure les « lieux d’aisance », mais peut évoquer la formule mallarméenne « rien n’aura eu lieu que le lieu », où le poète idéaliste rejoint dans le matérialisme et l’immanentisme le chimiste Lavoisier : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Ces verbes apparaissent dans l’exergue (d’après Laurent Albarracin), où « ce qu’on retrouve / est comme troué / du trou du reperdu », ce qui appelle une réciproque : ce qu’on reperd est comme troué du trou du retrouvé. Du trou qui trône en couverture, qui sait si la matière saturant la surface est montée, monte, montera, ou est descendue, descend, descendra ? C’est un cycle. Les cordiers, tel l’arrière grand-père dédicataire, dévident les cordes à l’aide d’un « caret » pour que les pêcheurs plongent les filets dans l’épaisseur, remontent des harengs à la surface. Et lire Ch’Vavar, lire comme écrit Ch’Vavar, partager un moment son effort, c’est ça : plonger dans l’épaisseur pour recycler. Le Caret a pour sous-titre « (recyclages) ». Il reprend des pans de poèmes écrits à des époques diverses comme Vuillard ou Schmitt travaillent des pans de matière, mais aussi comme les pêcheurs réparent leurs filets ou traitent les harengs pour les faire passer du cycle de la vie marine à celui de l’alimentation humaine, un même cycle en réalité, en surface de la croûte terrestre.

         Au dos du livre (carré, bien entendu), un texte a pour titre « pour une poésie populaire ». Le poète n’aurait « d’autre recours » que de « se jeter en avant ». Lisant la suite, « dans un élan sacrificiel », on pense quand même au pêcheur qui jette en avant, dans un même élan, son énergie et ses filets. D’ailleurs, Ch’Vavar précise : « tout devra être mis sens dessus dessous et rebrassé férocement ». Le recyclage ici rejoint la révolution, mot qui apparaît plus loin, suivi d’une apposition : « ce grand travail ». Sans cette énergie jouant son va-tout, ce coup de dés sacrificiel du pêcheur, « tout retomberait à plat » —la platitude d’un nivellement, d’une indifférenciation par la moyenne statistique devenue norme, d’une « démocratisation » où se perdrait le peuple, où se perdrait chacun, par dilution et stérilisation, à la surface désormais lisse, mais déserte, du globe. L’épaisseur nourricière, la biosphère du « lecteur populaire », c’est la langue, dont le « génie » est à pêcher, à savourer par le « savoir », dans l’épaisseur de la « syntaxe » et du « lexique », celle du « mètre » dont les mailles régulières sont traversées par les courants poissonneux du « vers ».

         La poésie « populaire » s’inscrit donc ici contre toute entreprise démagogique et déshumanisante, de décervelage et d’appauvrissement des pauvres, mais aussi contre tout apartheid élitiste, tout cloisonnement visant à l’étanchéité entre le haut et le bas, le « bas » fond , le fin fond du trou, le bouseux volontiers psychédélique, et la surface « clean », polie, policée. Il s’agit au contraire de faire affluer les fonds marins jusqu’au plancher des vaches, celui où nous broutons, et d’incruster la croûte terrestre dans notre écoute, dans nos ouïes :

   « Ça nous écroûte ! —c’est le bourdon du fond des mondes qui broute son

      Propre écho jusque dans nos propres esgourdes, fieu ». 

La terre bleuit par-dessus nos têtes, l’océan « pend au-dessus de nous », des paquets de mer ou d’humus nous giflent joyeusement, l’orthographe de ce qui s’écrit est traitée (matière picturale) sur le même plan que le récit, où elle intervient. Ça fourmille, ça bouillonne, c’est chaud. Si l’antique rhétorique captait la bienveillance du lecteur, Ch’Vavar l’encourage et l’engage dans un travail qui n’aura rien du pensum, de la corvée : « sacrificiel », mais sans dolorisme chrétien, car l’ardeur du jeu  chauffe les muscles et l’euphorie submerge la douleur. 

         Les réactions chimiques supposent que les molécules soient « dégradées ». Les personnages du premier poème, Ma mort avec Lucien Suel, « s’expriment par moments en picard, mais dans un picard en réalité très « dégradé », d’où sort, tout habillé, le lapin blanc d’Alice. De même que, chez Rosset, Hergé, Fred, ou Tati, peuvent affleurer à la même surface riche, épaisse, nourricière, que Sophocle, Lucrèce, Lowry ou Beckett, le second poème, Mont-Ruflet, recycle des hétéronymes (le facteur Nombreux, Alix Tassememouille), et des emprunts à Alain-Fournier, Georges Bernanos, Christophe Petchanatz, Charles Perrault et Lewis Carroll. Littérature populaire ? Ce « poème-feuilleton » renoue avec les romans du XIXème siècle, mais sur internet puisqu’il a paru en quarante-trois épisodes sur Poézibao. Le « lieu » du troisième poème, L’Arche, commandé par Cécile Odartchenko pour ce livre-ci, est Berck, ville d’enfance traversée par une avenue rebaptisée du prénom, ou surnom, d’une libraire, « une dame d’une grande gentillesse que nous appelions Jeannette ». La boucle est bouclée, la maille serrée. Petite librairie, petit peuple de pêcheurs, travailleurs de la mer, travailleurs de la langue, petit cercle de lecteurs, et pourtant ce qu’ont à prendre, à comprendre, les filets de chacun, « va être énorme ». Hardi, petit ! Tu es « tous les lecteurs : tout un peuple. Et on y va. On se jette ».