Mémoire vive de Pierre Ménard par François Huglo

Les Parutions

03 déc.
2019

Mémoire vive de Pierre Ménard par François Huglo

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            Pierre Ménard auteur du Quichotte ? Non, l’autre, né Philippe Diaz, bibliothécaire, animateur de Publie.netMarelle (revue littéraire), Radio Marelle (poésie sur écoute), d’ateliers d’écriture et de création numérique, créateur du site Liminaire. Son parcours ne pouvait pas ne pas croiser celui d’Abrüpt, qui diffuse en ligne des « antilivres » (n’existant que par leur virtualité). Ceux-ci deviennent des livres par l’impression à la demande. Ni intermédiaire, ni stock.

 

            Le titre n’apparaît pas sur la couverture, caractéristique du langage pictogrammatique de Donia Jornod, où l’aiguille d’une boussole est décentrée. Sa position est celle du bras sur une platine dont le centre serait occupé par un œil. « Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone », lira-t-on plus loin. La quatrième de couverture cite six mots du texte : « Énigmes dans la circulation du sens ». Comme une déambulation en ville, la navigation sur la toile cherche une désorientation, une déprogrammation. Le titre « Mémoire vive » sur une page intérieure s’inscrit contre la mémoire morte, oppose à son stock une disponibilité. « L’époque et nous-mêmes fabriquons de l’oubli, nous le savons tous ». Et « c’est l’oubli qui permet une véritable mémoire de la volonté ». L’allure est dégagée, « la mémoire neuve et le crâne dépeuplé ».

 

             Lisant « cette histoire a commencé sans début », on peut se souvenir de Tchouang-tseu (traduit par Jean-François Billeter) : « Fais plutôt par toi-même l’expérience du non-limité, évolue là où ne se fait encore aucun commencement (…) ; contente-toi du vide ». Retour à Ménard : « il y a le vide du temps qui enveloppe tout ». Et « entre maintenant et désormais, le temps fut-il, le temps sera-t-il vide ? ». Nous n’avons aucune prise : « Personne n’est capable de se souvenir d’un seul jour de sa vie. Il faut se contenter de bribes, de ce qui est resté imprimé, du dérisoire qui cache la forêt. (…) Comment pourrais-je donc regretter quelque chose moi qui ne me suis jamais attaché à rien ? » (Tchouang-tseu veut faire de l’esprit un miroir « qui accueille tout et ne conserve rien »).

 

            Le livre ou l’antilivre se présente sous forme de fragments arrachés à un journal (sans date) de bord (sans bord). Arrachés à la linéarité, à la circulation, à cette règle du jeu où « il y a un début, il y a une fin, tout le reste circule par menus échos pleins d’habitude ». Chacun ne fait que « suivre les lignes » quand « tourne la tête comme le monde » (y compris la tête de lecture). Quand « tout participe à la totalité du tintamarre et du tournis de saveurs et d’images kaléidoscopiques ». Les « énigmes dans la circulation du sens » recomposent « des ensembles avec des éléments qui à première vue n’auraient rien à faire entre eux ». Elles prennent forme de montage, où l’œil se focalisant sur des détails « devient l’organe des émerveillements (…). Je monte presque tout ce que je tourne ». Écrire des « phrases courtes » permet de « passer d’un point de vue à l’autre plus rapidement ». Déambulation ou lecture-écriture, « la forme d’une ville » et « un livre ouvert » s’équivalent.

 

            Cette forme est celle que prend « un trou dans sa vie » : celui, central, de l’œil du cyclone. « Il y a un trou, un gouffre en lui ». Celui qui se maintient « au bord de son précipice » sent « vibrer la mélancolie ». Melancholia fut le premier titre de La Nausée. On retrouve ici l’expérience d’Antoine Roquentin dans un sentiment d’étrangeté, parmi « des gens perdus depuis longtemps (…). C’est étrange, c’est comme ça ». Et dans « ces affreuses sensations du vain et du dérisoire qui sont inhérentes au fait de bouger ». Sartre est implicitement cité : « L’enfer ce n’est pas seulement les autres, mais notre séparation des autres ». Son humour grinçant trouve un écho dans des formules comme « En finir, mais en finir avec quoi précisément ? » ou « Une sensation, l’indicible certitude que quelque chose aurait pu advenir mais non rien ». Citons encore : « Des fois je me sens comme Buster Keaton déguisé en Kafka, ou plutôt le contraire », et « l’éternité, c’était mieux avant ». 

 

            Le « je » qui se sent « étrangement absent » est aussi un « nous » et un « on », en « ces moments insaisissables de notre vécu quotidien où l’on est absent à soi-même ». Les « profonds changements dans la perception du monde » sont provoqués par « le trou que l’on creuse ». Une expérience du sujet s’initie dans celle du doute, comme dans le cogito où il ne se saisit que les yeux ouverts sur le vide qu’il a fait : « Celui qui ne doute pas est celui-là même qui ferme les yeux sur ce qui l’entoure et sur lui-même (…). J’ai souvent un regard ironique ou amusé sur les choses. Mes interrogations sont à mi-chemin entre la pensée et la question. Un mélange de désenchantement et de révolte, de lassitude physique et métaphysique ». Doute tonique et vital, cependant : « Il existe un danger terrible à ne pas douter. Il faut garder une enfance du regard sur toutes choses. Je ne connais rien de plus sérieux ». Mais comment sortir du cogito ? « Nous ne pouvons pas aller plus loin que le doute ».

 

            Ménard comme Descartes cherche pourtant « la vérité » et « la profondeur » d’évidences, à rebours des « lieux communs » qui « ont tôt fait de s’inverser et d’imploser », et des identités : « On n’est pas le même partout ». Des assignations à résidence : « Il y a d’abord le sentiment vif de ne pas appartenir à une communauté ». Quitte à « user des mots pour dépasser les mots, les retourner contre eux-mêmes ». Il guette « le moment où une situation se renverse. L’instant où quelque chose bascule ». Cela suppose d’entretenir « un rapport inquiet à son histoire comme à son présent. Dans une relation harmonique avec ce qui nous échappe ». Et si Tchouang-tseu, Sartre, Descartes, ne sont pas cités, Barbara ne l’est pas non plus. On entend cependant ces vers envolés de deux de ses chansons : « Tout le temps perdu ne se rattrape plus » (Dis, quand reviendras-tu ?) et « Ça ne prévient pas, ça arrive, ça vient de loin » (Le mal de vivre). On entend surtout insister, résister, le sujet partout nié, partout menacé de réification, d’instrumentalisation, de prise en masse. Et qui, d’antilivre en livre, passe entre les mailles.