Onze tableaux sauvés du zoo d'Olivier Domerg (2) par François Huglo

Les Parutions

27 avril
2018

Onze tableaux sauvés du zoo d'Olivier Domerg (2) par François Huglo

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            Domerg ne s’écrie pas « À nous deux, Victoire ! », ne pose pas face à la Sainte. Deuxième volet d’un triptyque, ce livre ne pose pas le sommet d’un triangle dont la base antérieurement tracée relierait La Sainte-Victoire de trois-quarts (La Lettre volée, 2017) à Le temps fait rage (Le Bleu du ciel, 2015). La condition du même, titre de l’ensemble, est aussi celui de la postface, où Bernard Noël (celui de L’outrage aux mots) est cité en exergue : « Entrer dans le mouvement du sens, c’est entrer dans la fin sans fin ». Cette condition du même n’est-elle pas l’autre, sans la majuscule (figurant la montagne ou figurée par elle, celle aussi d’Aix dont Ponge prononça l’éloge) ? L’altération, a minuscule, mouvement vers une fin toujours différée ?

 

            Quand Domerg voit la Victoire « mitée par / sa ronflante importance / posture, prestance », il pense à « un coup / d’éponge sur de la craie, / comme un coup de / Ponge sur du sacré / ("ça craint ! ça craint !") ». Pour l’effacer ? Pour l’aviver plutôt. Relisons, dans Le Grand recueil (1957), cette « Prose à l’éloge d’Aix » que Domerg ne cite pas, mais dont il part sans doute comme d’une toile de fond. La première phrase, déjà : « Il s’agira ici d’un de nos lieux sacrés ». Puis : « Dans le nom même de la ville, le paysage (…) est inscrit. L’A y représente la montagne Sainte-Victoire. L’I, des eaux éternellement jaillissantes. L’X enfin, un séculaire croisement de routes, comme aussi la croix mise en ce lieu sur certaine entreprise barbare ». Eternelle, séculaire, identitaire croisade ? Ça craint, en effet. Les « valeurs angevines et provençales » se confondent en « la France » dont la « grandeur » a été « ici constamment relancée » par « le grand Malherbe », par « le grand Vauvenargues », et « enfin par le grand Cézanne ». Triple cocorico !

 

            Soufflant depuis la Pointe de Berre, le mistral (sans majuscule) « schlingue » dès le prologue de Domerg, et oppose à toute tentation identitaire un « devoir de trouver » et une « réalité rugueuse à étreindre », quitte à « sauter à pieds joints dans la flache, briser le reflet et replonger ses mains dans le moteur (mécanique générale & universel cambouis) », programme rimbaldien (sans pose, là non plus) des onze textes qui suivront.

 

            Le vent est ici « maître du temps, du dit, des incendies ». C’est lui qui ouvre ou ferme le paysage, voile la Sainte ou la restitue « telle qu’en elle-même, dans son abrupteté & sa volte immobile ». L’observateur passe, lui aussi, en coup de vent : « Aucun angle ne délivre une vérité d’ensemble. Le monde est depuis longtemps fragmenté et la perception se nourrit de ses morceaux épars ». Vues d’avion, les « quarante millions d’années » et les « vingt kilomètres d’ondulations pierreuses » disparaissent aussitôt qu’entrevues, aspirées « par le trou du hublot » et par la vitesse. Le « chromo délavé de la Sainte (comme placée » par Ponge ?— « dans le demi-ovale d’un ex-voto, ou pire, d’un Aix-voto », ne résiste pas au jeu de cache-cache imposé par « le moindre déplacement ».

 

            L’autorité en prend un coup (de vent, d’éponge…) : celle d’un maître sur « son estrade devant un parterre ou tel un principe indiscutable & indiscuté, dominant un entour de près de cinquante kilomètres ». La figure féminine de l’autorité serait celle d’une « grande dame », courtisée depuis plus d’un siècle par des « entreprenants » qui la poursuivent « de leurs avances, de leur inconvenante assiduité », d’une « déesse » dont tous « cherchent à percer l’altière altérité ». Fantasmatique, fantômatique, elle hante ceux qui la vantent, « bégayant sans arrêt sa sublimité », mais dont les « œuvres opiniâtres et dérisoires » échouent « à mordre le réel, à lui "rentrer dedans" » : peintres, écrivains, « flopée d’épigones », de « pélochards ou peinturlureurs », de « remâcheurs », de « rabâcheurs », d’ « exploiteurs de renommées », de « diaristes épidermiques », d’ « arpenteurs pigistes », d’ « incendiaires de portes ouvertes », de « suceurs de roue », de « marchands de couleur locale », de « tristes voyagistes », de « grenouilles du bénitier des Arts & Lèpres », de « jocrisses », de « folliculaires », de « pisse-copie », de « vrais naïfs ou émotifs du motif », de « naufrageurs de sites célèbres », de « rançonneurs d’éternité », d’ « ignorants fous »… Quand Domerg s’échauffe, on dirait Haddock. Celui qui se demandait pourquoi « s’obstiner à grimper sur des tas de cailloux » dont « il faut toujours finir par redescendre ». Le roi est nu. La Sainte n’est « rien de plus qu’un tas de cailloux », une ruine « rudoyée, ravinée, ratiboisée, autant par la saloperie humaine que par une sape millénaire ».

 

            Mais il suffit peut-être de la caresser à rebrousse-poil pour retrouver le « soulèvement inaugural », le « sens du pli » et « l’élan du plissement ». Ce sens est « contraire à celui, connu de tous, dans lequel on la contemple & la croque d’habitude / du fait de l’obsession communicative du peintre », contraire à la « propagande (touristique ?) », à la « mythologie (abâtardie ?) », et surtout à une « prédominance géographique » ( pas seulement géographique ! ), à une « influence naturelle » ( pas seulement naturelle !) « sur le pays aixois dont elle est le signe indiscutable ». Mais discuté, que Domerg en soit remercié !