TXT 33 l'Almanach par François Huglo

Les Parutions

18 août
2019

TXT 33 l'Almanach par François Huglo

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

            Sous un dessin en couverture de Philippe Boutibonnes, évoquant « tout autant des interactions cellulaires  que des objets astronomiques » (Bruno Fern), rythmé comme un comic strip par des Vlan ! Toc ! Vromb ! Cronch ! Han ! Vroum ! Argh ! Aïe ! Mêêê ! Ouin ! Ouille ! Ouste ! surmontant les rubriques craductage, courrier du cœur, délectage, marchandage, performage, le coin des poètes, décervelage, solutionnage, conseil pratique, Qui a écrit… ?, rythmé par des photos de Marie-Hélène Dhénin dont les câbles et fils « inventent le tracé d’une écriture cursive inconnue » (Yoann Thommerel), des dessins d’Ena Lindenbaur, corps calligraphiés, plats et vides, évitant de couper « le fil de la vie » (Philippe Boutibonnes), TXT 33 l’Almanach répond aux trois slogans qu’on lira dans un « avis au lecteur » : « Non au bien écrit ! (bien né crie mais dérange personne). Non au mal écrit ! (cri mal poussé dérange pas plus). Oui à l’écrit ! (dérangeant des rangs-gens —de lettres) ». 

 

            S’embarquer avec Aldo Qureshi, à bord de ses « roues dentées en rut », n’est pas sans risque. L’engrenage angoisse, dès l’incipit : « j’ai un maillot de bain en forme de sac à main. / En fait, il n’est pas en forme, c’est un sac à main ». Un bonhomme de viande « pleure de petites larmes de viande hachée », un œuf s’allonge « tout seul dans la poêle », des femmes « touchent des chipolatas en chuchotant ». Les fictions de Benoît Toqué (Histoire de Benny Ben) ne sont pas moins inquiétantes : « On a fait une pétanque après dessert, la morte était bien enterrée. C’était ma mère, mais je l’aimais bien. Nous l’avons fêtée. (…) Depuis que ma famille est décimée, j’étudie les mathématiques. / Je tente de savoir le nombre, il est nombreux ».

 

            L’humour la poésie, plutôt que « l’amour la poésie » d’Eluard ? Quand même, « l’hymen à l’amoru’ —soupe de lettres » d’Ana Tot répond à « l’hymne à l’amour » de Piaf. On goûte un « ragoût de hérisson à l’harissa ». C’est « fun », c’est « fol », c’est « fauve, phonétique et fantasque ». À commencer par la fin : « pour en finir avec (…) la mémoire », qui n’est « rien d’autre que l’oubli de (…) l’oubli », Rayas Richa nous promène (La Promenade, extrait) dans « tout Beyrouth » qui lui revient en un vers cité par un professeur fétide : « prière-mégaphone des muezzins » mêlée « à des grognements canins », kalachnikovs caressées « avec des tristesses de poupée gonflable », carte fragile déployée « avec des douleurs aux jointures ». Exemples de « métaphores immigré-fresh » : ficus « bouffis comme des boutiquiers arméniens », grenadiers « migraineux, sans fruit, très vieille-fille », piscines « vides ; comme le cœur d’un Dieu », Beyrouth fondant dans la bouche du professeur « comme le corps azyme du Christ », poissons dilatés « entre pastèques éventrées et serviettes hygiéniques ».

 

            Répondant à une commande de Pierre Vinclair, Christian Prigent pond un dizain en (dodo)décasyllabes sur le dodo, suivi d’une « glose » étayée par Rimbaud et Wikipedia, où « Dodo » est « un des noms du ce-qui-était-là, indifférencié et stupide (…), déterminé. Puis exterminé », dont « le parleur » s’est arraché, reléguant « la plénitude adhésive » dans « un avant mythique ». Le poème de Prigent ne naît « qu’à l’appel du "réel" », du « sans nom », de « LA chose —res, ou rien ». Pas « de quoi fonder une métaphysique, une mystique, une sorcellerie vaticinatrice ». Mais  l’insistance « du fait humain originel (l’assignation au symbolique) » et la persistance d’une question désormais posée « avec les pincettes de l’ironie moderne ».

 

            Dans le « Taupoguide » de Typhaine Garnier, Atropos devient Atroce peau (« gants cols manteaux »). Le « biotaupe / mérite / un texte » de qui, « heureuse », creuse « des lieux communs dans le dico sans fin », et « d’articles en articles », feint « de se paumer pour ressortir pantoise à mille lieues du sujet ». Le parti-pris des choses l’emporte sur celui des mots quand la taupe est croquée en « radis noir » plutôt qu’en « topinambour ».

 

            De Jean-Christophe Ozanne, la « suite Cosmorama Livre 3 – Je le vis à Modès » (extraits), criblée de ., de ‹ › et de //, pousse l’abréviation jusqu’au sigle : « Q.s.p. moins agréable m’a été de co.duire :: parmi les messages o.d. ou disons les mots distinctifs ». Béatrice Mauri (La Fautautographe, extraits) décrit l’épreuve, du « Photomaton en selfie obligatoire », nécessaire à l’obtention d’une « drôle de pièce d’identité (l’ultime « pour une régularisation —huit ans en France », mari décédé) « pour même pas sourire à ce pays de droits ». L’orthographe est éloquente : « t’es cris de la chambre tout est noir », mais « le syscologue m’a dit que je suis scène de l’esprit pis j’ai ri ».

 

            Le texte de Jean-Pierre Bobillot, « Désir-de-Po ? », peut être rapproché de celui de Christian Prigent. L’enfance d’un parlêtre n’y relève pas de « l’idée de l’enfance », mais de  « l’enfance vécue », celle d’un « petit prolo parigot » bercé par le « brouhaha » des « conversations » et « de la radio », nageant « en pleine "acousmatique"expérimentale ! », moins son enfance qu’ « une enfance, en (lui), de la poésie ». L’écoute de Camille Bryen, puis de Bernard Heidsieck, Michèle Métail, François Dufrêne, et d’autres, a précipité le mouvement, celui d’une « humaine condition » (Montaigne) traduite en « singulières conditions » du devenir d’un parlêtre, « petit gringalet intello » emporté par sa passion pour la grammaire, « du "purisme"le plus pointilleux à la fantaisie la plus débridée, mais savoureuse  d’être savante, et créative ». Le sevrage linguistique, « condition et garantie de notre humanité », devient servage. Mais « foin de toute logophobie et de toute nostalgie (ah, le vert paradis de l’ineffable immédiateté au monde !, foin de toute logolâtrie » que « le chaos du réel » ne viendrait pas troubler ! La question reste celle que résumait Alain Frontier : « Comment survivre au symbolique ? ».

 

            Bruno Fern s’exerce au lâcher prise par « diminution progressives des prises ». Pas « de commencement qui tienne », et « à la fin » ne restera plus aucune chute. « Narrer rime avec errer » : la narration « joue un rôle à définir à chaque reprise c’est seulement en tombant qu’on le sait ». Entre les chutes, joue « la cinétique des corps (…) : l’affect sautille hors du rang, le concept s’élance, teste la solidité des prises et les mots c’est kif-kif, aucun n’est à l’arrêt ne claquant plus de carburant —vous comptez 1,2,3, soleil ils ont bougé ».

 

            Comme le texte de Jean-Pierre Bobillot, l’ « improvisation » d’Éric Clémens est une transposition du témoignage enregistré en juin 2018 par Radio Ritournelles, série « Enfance de la littérature ». Dans « l’entre deux entre littérature et philosophie », une « désillusion » donne « un rapport au réel par la transformation du langage donné, du langage conceptualisé, même aussi du langage formalisé ou naturalisé, le pire, le langage qui s’imagine qu’il est le réel ». Le point central de la proximité de Clémens philosophe avec Prigent, Verheggen, et les écrivains de TXT, est « le rythme », qui « porte à la fois cette coupure et ce supplément sans illusion dans la littérature ».

 

            Édith Msika (« Quantum ») : « Nous attendons à la caisse parce que nous jouissons d’attendre à la caisse, parce que nous devons payer quelque chose, et là nous avons la patience (sauf le clébard) ». Ettore Labbate (« Grande Pause ou Paroles sans musique – asthénie », extrait ) : Peter s’est suicidé. « Tout un brouhaha s’ensuit ». Bernard Bretonnière (« Un peu moins et un peu plus qu’une table des matières ») propose une liste de listes, dont celles « des choses que Dieu n’aurait pas faites s’il avait été un bon garçon », d’ « écrivains engagés dans le soutien et l’aide aux migrants », d’ « écrivains qui bougent les mains ou les pieds quand ils lisent à haute voix ». Philippe Boutibonnes (« D’atroces eaux ») : « Exister, c’est recevoir un nom plus propre que soi. C’est posséder un nom et être sommé d’y répondre ».

 

            « Modeste proposition » finale, « pour empêcher les poètes français pauvres d’être à la charge des institutions (et vice versa) et pour rendre utiles au public ceux-ci et celles-là » : l’abolition de la division du travail entre médiateurs culturels et artistes. Chacun serait « tour à tour aristocrate (dépenaillé) de la création ET roturier (salarié) de la gestion ! ». Foin de « l’hypertrophie bourgeoise de la figure de l’artiste » ET des « apparatchiks mondains, incultes et timorés, installés dans le fromage culturel comme la souris dans son gruyère » !