Ultra-Proust de Nathalie Quintane par François Huglo

Les Parutions

24 mars
2018

Ultra-Proust de Nathalie Quintane par François Huglo

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L’œuvre de Proust serait-elle « admirée à contresens » comme il le disait de celle de Nerval, et d’abord par les « proustiens » eux-mêmes, devenus aussi fétichistes que Swann, Charlus, et autres « célibataires de l’art », aussi positivistes que Sainte-Beuve et Pécuchet ? Faut-il imposer « un OOP, Oubli Obligatoire de Proust, pendant un demi-siècle » ? Ou le débarrasser de sa gangue d’amour, de sa madeleine étouffe-chrétien, pour atteindre un noyau éthique et politique ? La « lecture de Proust, Baudelaire, Nerval » par Nathalie Quintane est suivie en annexe par les lectures de Baudelaire et de Nerval que Proust oppose à « la Méthode de Sainte-Beuve ». À la recherche de leur valeur d’usage, Quintane reprend le travail de Proust qui lui-même reprenait, où il s’était arrêté, celui des poètes qu’il lisait :

 

« Proust attend des lecteurs qu’ils soient… des correcteurs ; et qu’ils poursuivent, en quelque sorte, l’infini travail de corrections et d’ajouts qu’est pour lui le travail de l’écriture. Ce qu’il nous suggère, c’est de greffer à son texte, pour l’améliorer, nos propres paperoles —et c’est ce que nous faisons, dès que nous rêvons (à) des phrases en lisant et en interrompant notre lecture, puisque la lecture, comme le cœur, a ses intermittences ». La phrase si souvent citée « ils ne seraient pas mes lecteurs mais les propres lecteurs d’eux-mêmes » signifie-t-elle autre chose ? Proust et Quintane nous invitent à essayer sur nos yeux les verres qu’ils nous tendent. Comme l’opticien de Combray —ou comme Ver Meer, comme Spinoza.

 

Quintane continue aussi le travail de Philippe Forest (cours sur Proust à l’université de Nantes en 2014, accessible sur Youtube), qui juxtapose le point de départ de l’œuvre et son point d’arrivée, l’alpha et l’oméga, Contre Sainte-Beuve (« tout y est », du moins les grandes réminiscences-jalons : les pavés disjoints, le bruit du couvert sur le vase en cristal, la serviette empesée) et Le Temps retrouvé, Apocalypse (à la fois fin du monde et révélation). Forest songe à Valéry (« Nous autres, civilisations… »), Quintane à Vaché : « L’umour dérive trop d’une sensation pour ne pas être très difficilement exprimable —je crois que c’est une sensation —j’allais presque dire un SENS —aussi— de l’inutilité théâtrale (et sans joie) de tout ». Comme celui de Kafka, de Beckett, de Dada, l’humour de Proust est « marqué par la guerre », ce révélateur des violences sociales et sexuelles lisibles à travers la déchéance sociale et sexuelle de Charlus au bordel. En cette scène et en celle du « bal des masques », Forest voit un « Guignol scientifique et philosophique ». Plus généralement, Proust « déconstruit l’idéologie belliciste », dénonce par la distance et l’ironie le bourrage de crâne, le mensonge politique. Loin de toute rédemption par l’esthétisme, l’art ne vaut pour le narrateur du Temps retrouvé que par les vérités humaines qui le dépassent. La « vocation de l’artiste » n’est accomplie que par l’association auteur-lecteur.

 

Le Contre Sainte-Beuve est déjà un Contre Barrès : non, le paysage de Nerval n’a « rien de mesuré, de bien français » ! Gérard, traducteur de Goethe qu’il a rencontré à Weimar, « pourvoyait le romantisme de toute son inspiration étrangère » ! Cela dit, « La Recherche n’est ni de droite, ni de gauche, sans être centriste ». Pas plus de « position politique » que de point final : « la phrase de Marcel est dans une indécision et une instabilité sans répit, sans repos, toujours dans l’inquiétude et le refus d’en finir avec elle-même ». La question n’est plus, comme dans les années 1970, « comment est-ce que c’est fait », mais « Et toi, qu’est-ce que tu en fais, de la littérature, de toutes les littératures, de Proust comme de Marx ? »

 

Si « pour Sainte-Beuve, les vers de Baudelaire valent son pain d’épice : ils sont nourrissants et bons, légèrement relevés par les épices mais juste ce qu’il faut », Walter Benjamin perçoit sous la pâte des sensations proustiennes le « caractère critique de l’œuvre », sa « malice abyssale, si dure alternance de sarcasme et de tendresse, manque total d’aptitude à la consolation ».

 

Nathalie Quintane s’oppose à « l’effort incessant et largement inconscient pour couper et lisser tout ce qui poétiquement dépasse les bornes en le changeant en élément de culture générale », où Zone d’Apollinaire serait « 50/50 » tradition et modernité. Baudelaire « contre la modernité, mais de manière absolument moderne », jette dans les Petits Poèmes en prose un « regard rétrospectif et plein d’autodérision sur le travail des débuts et la poésie ». Rejoueront Baudelaire « Rimbaud, en passant des poèmes et des Illuminations (encore très "poétiques") à Une saison en enfer ; Ducasse, passant des Chants de Maldoror aux Poésies et à l’éloge du plagiat », et Ponge, Artaud, de plus en plus « dépoétisés ». Ponge observait un « dispositif Maldoror-Poésies ». Nathalie Quintane rapproche du dispositif Fleurs du mal-Petits Poèmes en prose le dispositif Chimères-Filles du feu qui le précède, à cette différence près que, chez Nerval, la prose « anticipe les vers en les délyricisant par avance, cependant que les vers dégonflent rétrospectivement la prose en assenant une fois de plus, mais différemment, que tout cela n’est que comédie (…). La prose des Filles du feu est chimérique, elle-même composite, et plus disparate encore que les poèmes. Les Filles du feu, c’est le désordre (…) La dimension immédiatement politique de ce dérangement, nul besoin d’une interprétation ou d’une analyse de texte pour la "dégager", il suffit de lire : Les Faux Saulniers ont paru dans Les Illuminés ou les précurseurs du socialisme ; pour Nerval, le lien entre socialisme et illuminisme est évident ».

 

Et pour Proust ? « La déontique », le concernant, « nous domine », nous dit Quintane en vers : « il faut / il faudrait / dit François Bon », le libérer des pédants. Il faudrait, selon Stéphanie Eligert, l’arracher à « la propriété du Figaro et de la grande bourgeoisie de droite » pour mettre son « extrême sensibilité (…) au service du prolétariat ». Mais « Proust est a-déontique », il « a voulu le sans-vouloir ». En prose, Quintane distingue avec Proust la mémoire volontaire de l’involontaire, qui dans la rêverie nous invite, écrit-il, « à ralentir, à suspendre le mouvement perpétuel où nous sommes entraînés, peu à peu nous revoyons apparaître, juxtaposés mais entièrement distinctes les unes des autres, les teintes qu’au cours de notre existence nous présenta successivement un même nom ». Le corps confie involontairement la vérité, le savent aussi bien le domestique « lecteur du corps du maître » que le maître lecteur de celui du domestique. Chez Proust comme chez Rancière, ils « ont en commun » la rêverie. Les teintes distinctes perçues successivement peuvent aussi nous rappeler le prisme, le bloc de cristal de roche de l’atelier d’Elstir et, bien que ce philosophe soit absent des textes de Quintane et de Proust, l’optique de Spinoza. Proust cite Saint Jean : « Travaillez pendant que vous avez encore la lumière ». En bloc (l’éternité dans le suspens de la phrase) ou décomposée, en détail et en intervalles (dans le temps) ? Sainte-Beuve « voit la littérature sous la catégorie du temps », mais la réalité du « peu de vers » du critique concentre, pour Proust, « le poids à la balance de l’éternité de toute son œuvre ». Les portraits d’Hugo, Vigny, Leconte de Lisle, présentent « des épreuves un peu différentes d’un même visage, du visage de ce grand poète qui au fond est un, depuis le commencement du monde ». Bien avant l’Apocalypse du Temps retrouvé, dans la « conclusion » du Contre Sainte-Beuve, Proust évoque « ce garçon qui joue » en lui « sur les ruines », et « se nourrit simplement du plaisir que la vue de l’idée qu’il découvre lui donne, il la crée, elle le crée ». Pour lui, « exister et être heureux n’est qu’une chose ». Sa vie « n’est qu’une extase et qu’une félicité ». On pense à la puissance d’agir et à l’éthique spinoziennes en lisant : « Il est si personnel, si unique, le principe qui agit en nous quand nous écrivons ». Il ne s’agit pas seulement des « écrivains originaux », mais des lecteurs : « les écrivains que nous admirons ne peuvent pas nous servir de guides, puisque nous possédons en nous comme l’aiguille aimantée ou le pigeon voyageur, le sens de notre orientation ».

 

Les livres passent « près de nous à tire d’aile » comme les « ramiers fraternels qui ne nous ont pas vus » mais confirment notre route. Politique ? Éthique ? Proust et Spinoza, également rétifs à l’ « opinion », également immanentistes, jusque dans le hors-temps de la « béatitude » pour l’un, de l’ « adoration perpétuelle » pour l’autre, répondent : optique, orientation.