Une femme c’est un Indien de Murièle Camac par François Huglo

Les Parutions

07 avril
2022

Une femme c’est un Indien de Murièle Camac par François Huglo

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Une femme c’est un Indien de Murièle Camac

            

             Un homme est une femme comme les autres, s’il est « complètement différent », plus différent, comme dans la ferme des cow-boys orwelliens il y a des plus égaux. Ici la différence fait l’égalité. Tous femmes, tous Indiens : liberté, égalité, sororité, même entre frères ou entre frère et sœur. Et c’est une bonne nouvelle, à faire fuir l’épouvantail Zemmour (ou autre Poutine), une bonne nouvelle à la première personne, celle de Murièle Camac qui l’annonce. Finie la guéguerre entre cis et trans : on glisse, on surfe sur la vague Yin/Yang, on se retourne comme un gant, comme le couple auteur-lecteur (« Mon enfant, ma sœur », « mon semblable, mon frère »), on écrit et on lit double : « tu es beau comme un frère oublieux comme un fils / glissant comme un Indien —comme un moi comme un double ».

 

            « Paroles de petit garçon / habillé en jeune fille », on est (né ou non) femme comme un Indien ou « comme un garçon », comme dans la chanson. Murièle Camac : « Une femme enferme son chant de mort dans ses tiroirs, et puis elle va danser ». Léo Ferré, Vingt ans : « On meurt souvent, et puis on sort / On va fumer une cigarette ». Murièle Camac : « Plusieurs couches de vêtements séparent / la femme qui danse de l’homme qu’elle regarde ». Gainsbourg via Birkin  ou l’inverse : « Les dessous chics / C’est ne rien dévoiler du tout / (…) / C’est la pudeur des sentiments / Maquillés outrageusement / Rouge sang ». Murièle Camac : « Regarder l’homme c’est comme entendre des percussions lointaines / (…) / entendre pour la première fois les chants nus des esclaves ». Jean Genet via Hélène Martin, Marc Ogeret ou Étienne Daho : « Ô la douceur du bagne impossible et lointain ». Murièle Camac : « Cette chose qui passe au loin si bas dans le ciel —cette poussière, cette fumée— j’en ferai un chant de mort, j’en ferai une danse ». Charles Trenet, Les Indiens : « Un Indien / Fume, fume / Deux Indiens / Portent plumes / Trois Indiens / Oui, je crois / Sont comm’ vous et moi / (…) / Mesdames et mes Sioux ».

 

            Un Indien « n’a jamais cessé de chanter », lui qui sait « que le monde touche à sa fin », qui sait « les grandes épidémies, / les hécatombes d’animaux, / les mots de la langue devenus cadavres », lui (elle) « que personne n’a écouté ». Il danse la mue, la métamorphose par le jeu : « Quand on est devenue une femme grâce à la robe, on danse la danse des femmes. Si on enlève la robe, c’est pour la danse de l’enfant, la danse de l’animal, la danse de l’arbre ou de l’herbe. Mais toujours on garde sur le corps un bracelet ou une coiffure : on danse la danse de l’homme » —qui veut dire « pas femme » et aussi « femme et homme ». Sartre ajouterait la danse du garçon de café, ou celle de Lucien Fleurier dans son joli costume d’ange, au début de L’enfance d’un chef (indien ?). Femme et/ou homme, indétermination du vert paradis : « j’ai douze ans / un corps de chasseur sioux / (…) / toute une vie m’attend ». Et plus tard, réversibilité : Ginger Rogers (ou une autre) : « Je faisais exactement tout ce que faisait Fred Astaire, mais en talons et à reculons ». Danse : « le corps amoureux de ses gestes ». Poème : « le corps amoureux de ses mots », la danse avec la langue « maternelle » et « virile », matérielle et symbolique, double elle aussi. Seule la « tenue » donne « l’air » d’un poète, d’une femme, d’un Indien. C’est une composition, toute une discipline. Mais c’est souvent mal vu.

 

            « C’est juste que parfois on m’a traitée de pute (sale pute), mais en fait ce qu’on voulait dire, c’était femme. Parfois on m’a traité, —traitée— de femme ». (Encore une chanson, Gainsbourg via Régine : « Les femmes, ça fait pédé »). Le héros d’Homère, Virgile ou Dante, ou « poursuivi par la C.I.A. », part et repart. L’héroïne n’y arrive pas (cf « Qui gardera les enfants ? »). Elle « ne peut pas être une héroïne (c’est sûrement une sale pute) ». Il y a pourtant du « voyage », de la « quête », de l’ « Amérique », dans la phrase de Susan Howe sur « son » Emily Dickinson : « La seule constante, c’est le mouvement et la reconnaissance d’un rien ».  L’habit fait l’Indien et le moine taoïste. Emily n’est pas un cow-boy.

 

            La route du Nouveau Monde ? Assumer une féminité comme d’autres une négritude, en sachant que c’est toujours jeu avec et contre des clichés, que c’est toujours comme, comédie, chansons, danses d’Indiens. « Je me maquillerai. J’aurai l’air. Je me ferai une peinture de guerre sur le nez, le front, les joues. Je partirai avec la première vague qui me lèchera le ventre (…) J’échapperai aux lycées de province ». Se traiter de tous les noms d’oiseaux. Opposer une « liste de noms d’oiseaux » (autant de « noms d’Indiens ») aux « avions chasseurs » de « la plus grande armée du monde ». Leur résister : « je ne suis pas ton genre, et d’ailleurs je n’ai pas le temps, j’ai rendez-vous chez le coiffeur ». Prendre le temps, l’étirer (« C’est juste du chewing-gum »), « avant de changer le monde ». Suggérer que le filosofe Descartes dort « toute nue dedans son lit » et « mue », Indien lui aussi, puisqu’il dit songer qu’il est habillé alors qu’il est « tout nu dedans (son lit) ».

 

            Les Héros sont penauds, trahis. Noé sous la pluie n’est pas Gene Kelly, Samson pleure ses cheveux coupés : « On a perdu l’été, l’innocence pour toujours, et mon crâne est nu ». Il ne sera jamais Beatle, ni Stone. Socrate ne comprend « pas toujours très bien ». À la Frontière, aux Indiens qui torturent le corps et au « dieu de Calvin » qui torture l’âme, « il vous faudra prouver que vous êtres des hommes », être marqués pour exister. « C’est un corps nu qui subit la torture », sans certitude d’un baptême, d’un salut. Avant la torture, le jeune corps « sentait le désir », ses mains « avaient des ongles », elles « touchaient ». Mais la Frontière, « rêve impossible », se déplace « toujours plus loin en direction de l’ouest ». Grand Réveil Religieux, Vie Sauvage, Héros en quête de lui-même ? « La seule raison qui tiendra (…) sera le Profit. (…) D’autres y penseront pour vous, après ». Et « il n’y a aucune morale à cette histoire ». La seule constante : « Je me trouve là comme une tasse / en moins porcelaine. (…) Je refroidis lentement (…) Je me constate, et c’est une joie ». Dickinsonienne. Il y a du trouble dans la frontière. Elle est abrogée —plus de « cis » ni de « trans »— quand « des vies me franchissent / par la langue ». Par porosité : c’est quand « des pitiés m’ébrèchent » que « je contiens ». L’Amérique d’Emily Dickinson n’est pas conquête mais conversion : par le corps, du « rayon en ombre », par le visage, ô Levinas, du « regard en reconnaissance ». D’un rien. D’un signe imperceptible. Disponibilité du guetteur : « Je serai l’Indien invisible et silencieux, / je serai les yeux ». Invitation à la lecture.

 

 

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