William Carlos Williams de Jacques Demarcq par François Huglo

Les Parutions

27 sept.
2023

William Carlos Williams de Jacques Demarcq par François Huglo

  • Partager sur Facebook
Williams Carlos Williams de Jacques Demarcq

 

 

Scènes & portraits

anthologie inédite édition bilingue

 

 

            Le portrait de William Carlos Williams tel qu’il se présente en avant-propos à son Autobiography (1951) et tel que son traducteur le présente dès les premières lignes de son introduction permet de l’identifier d’un seul coup d’œil : « En tant qu’écrivain, j’ai été médecin, et en tant que médecin, écrivain ». Chacune des deux pratiques nourrit l’autre. Le médecin photographie (même par l’oreille, quand il ausculte). « Fixer l’image du monde, le moment qui fuit et vous arrête en même temps, avec sa vitesse et ses sautes de rythme, est la grande affaire de Williams », lit-on en 4e de couverture. Plus loin : « sans jamais céder au pathos, sa poésie traduit son amour du spectacle qu’offre la vie, la rue ou la nature ».    

 

            Photographier Williams, pour Demarcq, c’est insérer entre crochets, dans son texte introductif, de nombreux renvois aux poèmes qui suivent, comme pour faire tenir l’anthologie inédite dans son avant-propos. Le va-et-vient de l’une à l’autre n’est sans doute possible que dans l’épaisseur —la chair—d’un volume sur papier. Les atomes crochus entre le poète médecin américain et son traducteur non moins poète ne manquent pas. Sans recourir, comme Demarcq, à la calligraphie, au calligramme, ni au dessin, Williams lit et écrit sa « poétique désirante » dans « l’alphabet / des arbres » et « les traits / croisés des fines // lettres qui épelaient / l’hiver ». Dans le poème « Les arbres de Botticelli », les phrases mettent les lettres en mouvements dénudés, comme dans le tableau, par leur vêtement : « les phrases / déshabillées // se meuvent comme des jambes / de femme sous le tissu ». Le geste du poète épouse celui du peintre.

 

            Le coup d’œil qui érotise ressemble à celui qui diagnostique. « En amour / (…) / le détail est tout ». Baudelaire ne dit pas le contraire, quand il boit d’un trait dans l’œil de la passante « la douceur qui fascine et le plaisir qui tue », ou quand il saisit « les airs charmants et qui font la beauté », une beauté « toujours bizarre ». La passante est un flash : « Un éclair… puis la nuit ! ». La « douce négresse » de Williams peut rappeler la « Géante » baudelairienne, mais si le poète américain écrit, dans un poème « sur un air traditionnel » : « vos cuisses sont des pommiers / dont les fleurs touchent au ciel », il regarde aussi plus bas, ne refuse pas de voir l’organique honni par le poète français : « Je l’ai embrassée qui pissait ». Ce qu’il refuse, c’est la métaphysique. Il est l’anti-T.S. Eliot. Dans Paterson (1938), projet qu’il porte depuis plus de vingt ans, il définit son esthétique en quelques formules-manifestes : « Pas d’idées hors des choses ! », « Pas de chair hors des caresses ! », « Sans l’invention rien ne serait à sa place », « Seul ce qui est nouveau survivra », « Les taches de peinture de Pollock / giclent du tube en même / temps que l’œuvre / Rien / de plus réel ».

 

            L’instantanéité du geste pictural (Pollock) comme du geste artistique, poétique (« J’avais une machine à écrire dans mon cabinet. Je travaillais à toute allure ») et médical ou chirurgical, peut nous rappeler Saul Leiter, photographe qui fut d’abord peintre, en particulier dans le poème « Le grand chiffre », où 13 vers très courts fondent et enchaînent les lumières dans la pluie, les couleurs (doré, rouge) du chiffre 5 sur un camion de pompiers, la vitesse, le son (cloche, sirènes, roues). Dans ce poème qui a inspiré à Charles Desmuth, ami de Williams, un tableau aujourd’hui exposé au Metropolitan Museum de New York, Demarcq observe que « la vision s’élargit du chiffre au camion puis à la ville, en une sorte de zoom arrière anticipant de trente ans l’objectif à focale variable ». « Un poème est une sorte de danse », écrit Williams. Emporté par le vent, un papier d’emballage tournoie « selon un rythme binaire de valse lente ». A la fois chant et enluminure, l’oiseau cher à Demarcq accompagne la floraison : « le Tohi chante / à sa femelle silencieuse » tout en « exhibant ses surprenantes // couleurs à bouger sans cesse / d’une tige / effeuillée de magnolia // à l’autre ».

 

            L’instantané confine à l’éternité quand Williams oppose au temps historique, « temps de guerre », le temps végétal : « le calme de la rose », qui lui rappelle le sommeil d’un bruant, et le temps de la lecture, ses « heures voluptueuses / avec un / livre palpitant lorsque / le calme était une éternité / depuis longtemps commencée ». De même qu’il n’y a d’éternel que l’instantané, « Il n’y a d’universel que le local, comme le savent les sauvages, les artistes et les paysans ». Contrairement à Eliot, Williams tourne le dos au Vieux Monde : les États-Unis sont « l’endroit (…) où s’attendre à trouver l’instabilité de langage favorisant l’innovation ». Il écrit jazz, scatte avec Armstrong, considère « le jazz et le pied variable » comme « deux contributions d’égale importance à la musique et à la poésie américaines ». Il écrit cinéma, « mouvement de caméra » et « déplacements de points de vue ». Plus que du souffle épique de Whitman, plus que des Cantos de Pound qui, jusqu’à sa dérive mussolinienne des années 30, fut son ami, Williams est proche de l’Ulysse de Joyce, « citadin, réaliste, et intime », et des « jeunes objectivistes, plutôt de gauche : en particulier de Louis Zukovsky qui relira, élaguera, voire amendera ses prochains livres, de The Descent of Winter (1935) à The Wedge (1944) ». Il fut soupçonné de sympathies communistes par une commission McCarthy qui n’avait pas lu « ses poèmes ironiques de 1949-1950 sur la Russie ». Chez René Char, il salue « tout ce qu’il a pu voir // et souffrir / qui l’a amené / à ne parler que / des rivières herbeuses / des jonquilles et des tulipes », et un « poète qui croit / dans le pouvoir qu’a la beauté / de corriger tout le mal ».

 

            Un médecin DOIT ignorer le pathos, qui parasiterait son geste. « Le sentiment n’a pas de rôle valable en poésie », dit en 1955 un Williams rejoignant l’objectivisme de Reznikoff et de Zukofsky. L’humour, antidote au « sentiment », suppose une sensibilité à vif, de même que le médecin poète prend appui sur la compassion, fait de l’empathie son alliée. Il assiste une mère dans l’accouchement de son « dixième enfant. Joie ! Joie ! (…) J’écarte les cheveux de ses yeux / et contemple ses souffrances / avec compassion ». Avec humilité aussi. Un autre poème nous propulse sur la scène de « la naissance ». L’enfant est suspendu « à l’envers / par le cou / comme nous le sommes presque tous / à cet instant / de notre existence ». Sept vers plus tard : « 13 livres et demie ! / Aucun homme parmi nous pour le moins / ne peut en faire / autant ».

 

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis