ABRACadAdA embrasement de Jean-François Bory par François Huglo

Les Parutions

07 juil.
2019

ABRACadAdA embrasement de Jean-François Bory par François Huglo

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1


 

            Bory, as-tu du feu ? « ScrAssCh ! », répond l’allumette sur le frottoir des « avant-gardes… / dictatUres ? doGmes / visions anticipatrices » (premiers vers d’Abracadada, 1977). Voici, en un seul « embrasement », des poèmes écrits de 1965 à 2019, rassemblés pour fêter les 81 ans de l’auteur né un 2 mai comme Novalis, poète de fragments et de pollens. « Ainsi tout est mille miettes / Ainsi s’écrit, pulvérisé » : l’embrasement est provoqué par « un grand jet d’encre » qui « barre la neige » : analogie entre jet d’encre de l’imprimante et composantes, produits du feu : flammes, fumée, « miroir carbonisé ». Feu de joie d’un iconoclaste : « je saute sur place pour faire cesser / le froid / dans l’église déserte / Et jette dans les travées / une volée de gravures sur bois / Et de lettres en caractères gothiques / Pour faire un feu / un lampadaire / Réchauffer ou éclairer / Pire : pour plaire ». Séduction : des feux. Contagion : un feu, le feu. Qui est, qui sont, ce que « poetry is » : instructive et ignorante, alphabétique et discursive, asociale et politique, sexuelle et abstinente, froide et sentimentale, compréhensible et illisible, élégante et boursouflée, sensuelle et écœurante, géorgienne et catholique, sublime et corrompue, absolue et contradictoire, tout ça (et le reste) dans le désordre.

 

            Abracadada : « tout ce qui brûle dans les flammes / est encore présent dans les flammes », et « ce qui brûlait dans / les flammes est contenu dans la fumée ! », dont « il ne reste plus que l’odeur ». Un grand jet d’encre : « les zèbres de l’expression / (…) rayent de feu la pensée ».  Comme les flammes s’élèvent, « la mauvaise herbe surgit ». Érotisation de la Pentecôte : « Alors douze langues de feu / lancent leurs verbes venimeux / Sur ces danseuses toutes crues / Belles, futiles et nues… ». Fumée vole, braise vole : « le masque est mirage / Le mirage est éveil / l’éveil est vol / Le vol est oiseau à aigrette ». Mots et masques jetés au feu pour le nourrir : « Et j’en remets, des mots / Et je m’en démets aussi / Et je m’en remets parfois / Car, voyez-vous, ce sont eux / mon voyage, / mon / vocable / et ma fable / …un grand jet d’encre ».

 

            Emportez-moi ironise sur l’ « infatigable duplicité » et la « cruauté » de la civilisation de Colomb : « Emportez-moi vers des terres nouvelles (…) pour faire des phrases creuses et pour mentir », préparer des massacres en cadastrant, pour « exprimer votre sincère et "profonde sympathie" » tout en classant « jusqu’à l’infinitif ! ». Car « l’écriture soumet ». Avec cette « perversion durable », partout « la galère a vaincu ses rameurs ». Appel à « incendiaire », pour nettoyer les « clichés préexistants » (car nul « n’écrit sur une page / [blanche ») et « faire de la vie / [un flambeau ». Le lecteur « ne sait lire que / [les histoires / Qu’il (re)connaît déjà depuis / [l’âge de fer ». Appel à « d’autres désirs de lire », à « Des désirs de lire / [outre », où « la communication échoue ». Du fond de ce « naufrage », Bory réécrit le Coup de dés.

 

            Mais ce qui se passe sur la « page que le lecteur lit », où « je n’y est pour personne », relève de la physique (palans et « grues mentales »), de la chimie (minérale) : « C’est déjà très risqué des équilibres minéraux. C’est presque de la conjugaison déjà. C’est avant ça. C’est bien avant. C’est encore bien avant ». Chimie organique ? « Il y a quelque chose comme un corps… / (…) / Une confiance. / Et puis pfouH… / Ça ne dure pas. Mais ça reste là ».

 

            Bory réécrit Ponge (À la rêveuse matière, 1963, extrait du Nouveau recueil), mais il remplace « divine matière » par « somptueuse matière » (dont nous ne sommes que des « rêves immédiats », des « produits textuels »). Et il remplace univers « sans mesures » par univers « sans limites ». À « l’inconvénient d’être né » de Cioran, il répond : « j’ai vraiment tiré le gros lot », ces trois mots en blanc sur rectangle noir : L’univers « dont je sors et qui s’est cristallisé » en paroles, « objets très particuliers et particulièrement émouvants, (…) sons significatifs ». Humour noir : « On jette ses atouts pour être un mort accompli », plié dans un nom « dont le petit temps des hommes se souvient ».

 

            L’humour est seulement un « doute à l’ancienne » qui « est seulement » une manière, une liberté, une ambiguïté, une audace, une angoisse, un danger, un vertige, une répétition, une défense… « un art ». Le sens le plus technique du mot écrit sans majuscule ne l’abaisse pas (art de la fugue, art de toucher le clavecin…). Bory prend en compte le medium : « Tout comme la peinture en tube a changé la façon de peindre », l’ordinateur a « changé la façon d’écrire (…) Il n’y a plus de naissance du signe mais projection d’un élément du code sur la page (l’écran) ». Selon le vœu d’Apollinaire mais avec de nouveaux moyens, « Tout l’ensemble de la page peut alors être traité comme un seul idéogramme, une unité de langage ». Hanneton (paru dans Teste, n°33) et Charnier pour le récit de Gilgamesh  (inédit) viennent l’illustrer, avec une profusion de formes, couleurs, surimpressions, mais aussi tout le livre, où des nombreuses photos joignent les gestes de Bory lecteur à ses gestes typographiques, picturaux, et aux paroles de son « terminal language » : « People say there are no more writers » ? Chiche ! Pardon : « That’s right ». Nous voilà donc tape-recorder, globe-trotter, personnal-computer, show man, art-dealer, a lot of money, a pop-singer, a latin-lover. Vraiment ? Ironie ou non, parodie ou non, « Dont be shy ! (…) You are pop ».