Éveils de Philippe Jaffeux par François Huglo

Les Parutions

23 nov.
2023

Éveils de Philippe Jaffeux par François Huglo

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Éveils de Philippe Jaffeux

 

            Multicolore, saturé, grouillant, Éveils ne se lit pas comme un roman, pas même comme un recueil de poèmes linéaires, mais comme un tableau. Cela peut être dit de chaque livre de Philippe Jaffeux, même de Pages, ces « tableaux d’une exposition » qui proposent des traductions visuelles d’œuvres musicales. Il n’y a pas déroulement (prose), pas tracés de sillons (vers), mais simultanéité. L’An / est, selon Jacques Barbaut, « rOnd cOmme une queue de pelle -cOsmique, circulaire, cOsmO-lOgique, calendaire-, percé Optiquement -"expéri / mentalement" – en sO/n centre ». Courants blancs et Autres courants sont des champs magnétiques ou quantiques. Philippe Jaffeux est contemporain de Daniel Giraud, lui-même contemporain de Fa Jung qu’il présentait ainsi : « Nous rêvons en plein jour, tout éveillé, sans avoir conscience de cet éveil alors que son ébranlement, dans les fondements mêmes de l’être, pourrait nous retourner comme un gant », Fa Jung qui écrivait : « la nature de la connaissance ne naît pas / à présent, le passé et la durée cessent ».

 

            Éveils, de Philippe Jaffeux, est contemporain d’Arthur Rimbaud : « un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi » (« Délires II, Alchimie du verbe » in Une saison en enfer). De Guillaume Apollinaire : « Les affiches qui chantent tout haut / Voilà la poésie ce matin » (« Zone », in Alcools). Contemporain de Jean Dubuffet, d’Isidore Isou et de Maurice Lemaître à propos de qui Mica Gherghescu, responsable du pôle recherche, bibliothèque Kandinsky, parle d’hypergraphies, de chorégraphies lettristes ciselantes, de films discrépants, de créations surtemporelles et infinitésimales. Et préfaçant Éveils, Guillaume Romand peut écrire : « Les éditions Jannink, sensibles aux recherches d’Isidore Isou et de Maurice Lemaître, trouvent en Philippe Jaffeux un poète qui est aussi plasticien, au-delà des disciplines, dans une création sans limite ».

 

            Particule élémentaire (ici, le plus souvent : verbe à l’infinitif + complément direct + complément indirect introduit par avec), chaque phrase dit et fait ce que dit et fait le livre, volume dont les pages semblent numérotées de façon aléatoire. Tableau dans le tableau, elle le porte et le reflète, primaire et en couleurs le plus souvent primaires : « Animer l’abstraction d’une phrase primaire avec les couleurs ». Vecteur d’énergie (« Piéger l’écriture avec des lettres qui libèrent une énergie animale »), elle surgit, comme l’écrit Guillaume Romand, « en de multiples formes et couleurs, encombrement visuel qui rappelle les décors frénétiques de notre existence » (et qui rappelle les affiches d’Apollinaire). Ces surgissantes  (et rugissantes : quasi fauves) « apparitions inattendues sont autant d’enseignes mystérieuses dans l’espace de tous les possibles de la page blanche » (ce qui rappelle les « épouvantes » dressées par le « titre de vaudeville », et les couleurs des voyelles rimbaldiennes). Il s’agit de « souligner une ligne avec des couleurs attirées par l’intensité chromatique de J. Abers ». De nombreux autres peintres, de toutes époques, sont cités : O. Debré, Bram Van Velde, J. Kurbicek, J. Beuys, A.Lesage, Canaletto, R.Pirosmani, Cimabue, Chirico,  Corot, Giorgione, Callot, Balthus, Aïvarovski, Baumeister, Soutine, Y. Tanguy  …

 

            Des points rouges séparent les lettres, imprimées en capitales, de : « Couper les lettres d’une phrase transpercée par un paysage de P. Signac ». L’écriture est passée au crible de la peinture et du numérique : « Pirater une page avec un ordinateur pour faire écran à l’écriture ». Au crible de la musique et du son : « Jeter chaque lettre dans un bruit qui parasite une écriture difforme ». Au crible du cinéma : « Des pages mises en scène par un film font écran à l’écriture ».

 

            Les éveils sont ceux du Tao : « Appréhender son inexistence dans un monde qui se fait toujours sans nous ». Mais il s’agit aussi de réveiller des avant-gardes jamais révolues, toujours partantes pour tenter un bon coup, jouer un bon tour, de les remettre en agitation, de secouer le no future, de repartir vers de nouvelles aventures : « inquiéter des ordinateurs sans avenir avec un alphabet futuriste ».

 

            Philippe Jaffeux est contemporain de Pierre Albert-Birot, poète, peintre, typographe et homme de théâtre, fondateur de l’école « nunique » et de la revue SIC (Sons Idées Couleurs, Formes), qui affirmait : « Je trouve ma joie dans la création poétique (…) tout cela c’est du jeu, j’aime jouer, j’entretiens le gosse ». Contemporain de Pierre Garnier, de Jean-François Bory, de Jacques Barbaut… et c’est une grande chance, pour un lecteur, que d’être contemporain de Philippe Jaffeux !

 

 

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