La Défense et illustration de la langue Française de Joaquim du Bellay par François Huglo

Les Parutions

28 avril
2020

La Défense et illustration de la langue Française de Joaquim du Bellay par François Huglo

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La Défense et illustration de la langue Française de Joaquim du Bellay

François 1er en 1539 par l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui faisait du français, en lieu et place du latin, la langue officielle du droit et de l’administration, Étienne Dolet emprisonné en 1542 pour avoir publié le Nouveau Testament en français et brûlé avec ses livres en 1546 pour sa traduction jugée trop peu chrétienne de Platon, Joaquim du Bellay dont la Défense et illustration de la langue française, en 1549, salue en Dolet un « homme de bon jugement en notre vulgaire », fondent ce qu’Alain Borer, en 2014, sous le titre De quel amour blessée, Réflexions sur la langue française, cherchera à restaurer : la dignité, l’autonomie d’une langue, évitons de parler de son rayonnement car les autres sont aussi solaires qu’elle. Préférons, avec Borer, le mot projet : celui qu’il défend contre l’emprise mortifère de l’ « anglobish » alors que du Bellay le libérait de l’entrave de langues mortes qu’il appartient à la traduction et, surtout, à l’imitation (à la réécriture ?) de vivifier. Le lecteur du manifeste, celui de la Pléiade, que réédite Louise Bottu dans sa collection d’Inactuels/Intempestifs, peut imaginer que la littérature française en est sortie comme Combray de la tasse de thé de Marcel, un Combray qui n’existait pas encore et dont ce texte aurait posé la première pierre.

Ce qu’il s’agit d’édifier n’est pas la « demeure de l’être ». Respectueusement anti-platonicien dans son éloge de la poésie, le texte de du Bellay nous apparaît aujourd’hui comme anti-heideggerien par son point de vue plus technique qu’ontologique, celui d’un agriculteur ou d’un maçon. Pour Heidegger, la langue grecque possèderait une dimension « découvrante » : la vérité serait enclose dans le dictionnaire grec et seule la parenté entre le grec et l’allemand permettrait la pensée. Du Bellay part de la diversité naturelle des langues. Sa Babel est heureuse. « On ne doit ainsi louer une langue et blâmer l’autre : vu qu’elles viennent toutes d’une même source et origine, c’est la fantaisie des hommes », de leur « seul artifice et industrie ». Les hommes étant « de divers vouloir, ils en parlent et écrivent différemment », et leur « invention » ne doit « être jugée bonne ou mauvaise ». Pour en juger, il faudrait l’aimer assez pour lui prêter attention.

La langue est un cultivar. Les « bons agriculteurs » l’ont « transmuée d’un lieu sauvage en un domestique », puis taillée, entée de rameaux grecs qui désormais « n’apparaissent plus adoptifs mais naturels ». De même que, pour Sartre, « ce que nous comprenons nous appartient », toute langue s’égale à celle qu’elle peut traduire. Ainsi, « philosophes, historiens, médecins, poètes, auteurs grecs et latins, ont appris à parler français ». Mais « chaque langue a je ne sais quoi propre seulement à elle », qui résiste à la traduction. Si « Homère et Virgile renaissants avaient entrepris de » traduire Pétrarque, « ils ne le pourraient rendre avec la même grâce et naïveté qu’il est en son vulgaire toscan ». L’ « énergie » des poètes, leur « divinité d’invention », leur « audace et variété de figures », les rendent moins traduisibles que les autres. L’imitation va plus loin : elle transforme en « les meilleurs auteurs grecs » ceux qui les dévorent, les digèrent, les convertissent « en sang et nourriture », les greffent après avoir observé « diligemment » leurs « plus rares et exquises vertus ». Ainsi Cicéron exprime-t-il « au vif la copie de Platon, la véhémence de Démosthène et la joyeuse douceur d’Isocrate ». Celui qui veut « enrichir sa langue » se compose (se forme comme un comédien compose un rôle) par l’imitation.

Si la langue française ne se décline pas « par les noms, pronoms et participes », elle le fait « par les verbes ». Et les esprits modernes ne sont pas inférieurs aux anciens. À ceux qui parleraient de décadence, du Bellay montre « l’Imprimerie, sœur des Muses ». Sans aller jusqu’au chauvinisme d’une plaisanterie qui avait cours jadis, selon laquelle l’italien se chante, l’allemand se vomit, l’anglais se crache, et seul le français se parle, il écrit : « Nous ne vomissons pas nos paroles de l’estomac, comme les ivrognes ; nous ne les étranglons de la voix comme les grenouilles ; nous ne les découpons pas dedans le palais, comme les oiseaux ; nous ne les sifflons pas des lèvres, comme les serpents ». Et à qui juge trop lente la croissance de la langue, son aptitude à fleurir et à fructifier, il répond que le temps d’installer ses racines est, pour l’arbre, gage de longévité.

Les langues naissent libres et égales en droit comme les hommes qui les produisent, et « à chacun sa langue » peut « compétemment communiquer toute doctrine ». Après Cicéron en latin, les Italiens ont converti la philosophie « en leur vulgaire, principalement la platonique ». Nous avons « plus de besoin du vif intellect de l’esprit que du son des paroles mortes ». Plus que de « reblanchisseurs de murailles », nous avons besoin de « maçons » et d’ « architectes ». Le « poète et l’orateur » sont « les deux piliers qui soutiennent l’édifice de chaque langue », portent son projet, autrement dit son potentiel, notre poésie française étant « capable de quelque plus haut et meilleur style que celui dont nous nous sommes si longuement contentés ». Pour du Bellay, cela signifie : sortir des « jeux floraux » et autres « épiceries », leur préférer les sonnets, « non moins docte que plaisante invention italienne ». Quitter « farces et moralités » pour « restituer » comédies et tragédies « en leur ancienne dignité ». Bienvenue, Corneille, Molière, Racine !

Du Bellay ose comparer « à un Homère et Virgile » un « Arioste italien » qui « a bien voulu emprunter de notre langue les noms et l’histoire de son poème ». À nouvelles choses, nouveaux mots, en particulier ceux qu’ouvriers, laboureurs, « et toutes sortes de gens mécaniques », forgent à leur usage. Sans oublier le regain de nouveauté trouvé par les mots « que nous avons perdus par notre négligence ». Les rimes, rythmes et nombres étaient-ils chantés « mélodieusement » et « avec instruments » par les bardes ? On dit « les Gaulois anciennement avoir été florissants, non seulement en armes, mais en toutes sortes de sciences et bonnes lettres ». Et ce n’est pas « peu de chose que de prononcer ses vers de bonne grâce ».

Répondra aux vœux de Joaquim le poète qui le fera « indigner, apaiser, éjouir, douloir, aimer, haïr, admirer, étonner : bref, qui tiendra la bride de mes affections, me tournant çà et là, à son plaisir ». Il se souvient d’Horace, « Ad Pisonem », in Épîtres : les poèmes doivent être « non seulement beaux mais pathétiques » et « conduire à leur gré les sentiments de l’auditeur ». Et il détourne l’image platonicienne des deux chevaux ailés dans Phèdre. Chez lui comme chez Horace, c’est la fantaisie du poète qui tient la bride !

La « conclusion de tout l’œuvre » entonne la Marseillaise —puisque l’ « ancienne Marseille » est une « seconde Athènes »— marchons, marchons : « Français, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine », et pillons, pillons, « pillez-moi, sans conscience, les sacrés trésors de ce temple Delphique », sans craindre « ce muet Apollon, ses faux oracles, ni ses flèches rebouchées ». Notre Joaquim, collégien de Coqueret, chahute ici les dieux, tel Offenbach raillant « Aga-Agamemnon » ! Aux armes, citoyens du Bellay, Borer, et les autres, nous autres ! Que la langue française ne devienne pas une « langue seconde » pour ses propres locuteurs !

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