Res rerum de Laurent Albarracin par François Huglo

Les Parutions

25 juin
2018

Res rerum de Laurent Albarracin par François Huglo

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Après Le grand chosier, un petit chosier pour rire, comme on dit physique-(al)chimie amusante, ou pataphysique plutôt que métaphysique ? La mention Collège de Réisophie, sans nom d’auteur ni d’éditeur, accompagnerait le titre Res rerum sur la couverture d’un livre, trouvé chez un bouquiniste, que celui-ci se contenterait de reproduire de réitérer. Parodie des poèmes ésotériques, des traités d’alchimie, de leur « didactisme suranné » ? Peut-être, mais citons les deux premiers vers : « Si l’air ressemble au paraphe laissé dans l’air / Par le cheval de l’air fouettant l’air de sa queue d’air ». Cela ressemble moins à du Elie-Charles Flamand, par exemple (quelques titres : Jouvence d’un soleil terminal, Attiser la rose cruciale, L’attentive lumière est dans la crypte) qu’à du Laurent Albarracin. Auto-pastiche ? Mais « les choses » ne font que ça !

 

Si le titre de Lucrèce De rerum natura est généralement traduit par De la nature, et laisse ainsi tomber les choses, la réisophie ne retient qu’elles. La nature n’apparaît que dans le vers « Le moindre caillou dans la vaste Nature en est le socle amovible », et dans la « pente naturelle dans la chose / Qui la mène directement / À cet écoulement de soi en soi qu’elle est ». La nature se résorbe en la chose qui la réifie, la chose est réitérée, redoublée par son génitif : « Res rerum ». Cas particulier du génitif surréaliste (à moins que ce ne soit l’inverse), le génitif tautologique retourne l’écart sur la chose même, ou plutôt « le même de la chose ». Il réalise une boucle : « L’art réisophique vise à l’adynaton de la chose : / Sa transformation de chose en chose (…) / D’une chose tirez un cheveu / Puis étranglez la chose avec, / Vous obtiendrez alors / La Res rerum ». L’adynaton, accumulation irréaliste, est une exagération proche de l’hyperbole, et « le bol est un hyperbol ». Comme quoi les mots sont infaillibles.

 

Ainsi, le cygne, « bol paraphé d’un col », en fait, par l’ajout du S qu’il mime , « un bol panaché d’une tasse par son anse signée », un « bol lobé de son signe ». Théorie des signatures ? « Tout caillou » est « monnaie du monde, (…) l’effigie fuyante et fuligineuse / que le monde dépose en chacune de ses parties ». Un cheval « est une cabale / Lancée contre le vent », l’être la contraction de « lait » et d’ « âtre » : un « âtre de lait ». Le cratylisme est un jeu d’enfant : il n’y aurait pas (faisons comme s’il n’y avait pas) d’arbitraire du signe. Et des jongleries baroques, virtuoses, jaillissent des mots d’enfant. L’orthographe du mot n’est pas plus arbitraire que la forme de ce qu’il désigne. Tu en témoignes, « Ô clef pennée de ton f, / Clef bouclée de ton anneau qui te ferme ». Car « Si la chose suit la chose à la lettre, (…) c’est que la lettre lui est un feuillage d’exactitude seconde / Àl’intérieur d’elle-même, une sorte de buisson nécessaire ».

 

Le buisson biblique parle, la chose se la raconte. La rencontre, sur la table d’Albarracin, du brouillard et d’une tête d’épingle, semble dériver de Lautréamont à La Fontaine, à sa battle entre chêne et roseau. Mais ici, ce n’est pas le grand (le gland devenu grand) qui se vante mais la petite qui le titille, marche devant tandis qu’il traîne sa traîne. Il se dissipe. « Et la tête d’épingle crut l’avoir crevé ». Elle était moins roseau que mouche du coche, ou grenouille crevant d’envie face au bœuf.

 

Fable animant des personnages n’ayant « rien de commun entre eux sinon leur absolue différence » ? Reliant le point de vue du nuage à celui de la masse d’eau qui tombe, le réisophe semble paraphraser Lavoisier, à moins qu’il n’y ait dans toute équation chimique, dans tout cycle, un équivalent de la tautologie albarracinienne. La pluie « ne peut jamais finir / Puisqu’elle est alimentée par ce qui est censé l’éteindre », mais elle tombe dans une forme, y devient « biscuit bien rangé », bien « rongé du sourire de la souris » qu’elle est, puis s’écoule au long de « stalactites molles » qui « lui font une grotte souterraine où elle s’éteint ».

 

La pomme s’est-elle retirée ? Est-elle « née d’une rétraction, d’un tsimtsum » ? Elle « nous tourne résolument le dos », mais « brille de l’œil qui la regarde et la remplit ». Elle « se pomponne » et nous allume. Il faut, pour la connaître, « Se débarrasser de la connaissance / Et ne garder que la pomme ». Comme la théologie négative, la voie « pour parvenir à la Res rerum » est « apophatique », elle accepte « avec sagesse de ne pas y mordre, (…)/ De n’y pas goûter, nous savons que le même de la chose est une félicité ». Il ne s’agit pas d’aller aux choses même, mais de laisser ne pas venir le même de la chose, de le lui laisser. Non de la « resymboliser », mais de la « dé-symboliser », de la « réemboliser ». Cosmologie warholienne : « Etres et choses » sont « leur quart d’heure de gloire / À l’échelle de l’éternité, et l’échelle elle-même (…) Une sorte de fioriture inconsidérée du rien ». Bobillot dirait : leur temps est bref, elles sont précieuses. En termes albarraciniens , « Le rire borde les choses d’une toute petite rivière / Où s’en va l’écorce des reflets, le tain des écorchures. / Au bord des choses cette toute petite rivière / Mélange allègrement les poissons et les hameçons. / On y pêche en effet quantité d’insolubles questions, / On y rafraîchit tous les indécidables ». Tous les doubles, dirait Rosset, se jettent dans le Réel. Petit chosier, « toute petite rivière », deviennent grand rire. Adieu, table d’opération, machine à coudre ! « Parapluie géant sous la mer / Qui la gonfle et la dégonfle », la baleine « rigole ».