D'ù qui sont chés viaux ? de Lucien Suel par François Huglo

Les Parutions

12 mars
2019

D'ù qui sont chés viaux ? de Lucien Suel par François Huglo

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            Trois piliers de l’invention d’une Picardie, d’une poésie picarde : Pierre Garnier, Ivar Ch’Vavar, Lucien Suel. À chacun son accent. Le Prigent de Compile parlerait de la « trace sonore et rythmique du geste spécifique appelé écriture », que met en relief la lecture. Cette « voix-de-l’écrit » prend un accent où coïncident la singularité du picard et celle de Lucien Suel. Un grain, une saveur, une bonne odeur (un « bon sintimint ») où remonte toute une mémoire. Les parents de Lucien ne parlaient pas le « patois » qu’il entendait chez ses grands-parents et dans la cour de l’école. C’est la rencontre avec Ivar Ch’Vavar, au début des années 80, qui l’a incité à cultiver le picard dans la revue Le Jardin ouvrier, sans engrais chimiques ni dictionnaires : il exhumait et recyclait le lexique enfoui pendant sa jeunesse, comme il n’a cessé de recycler Ducasse, la beat generation, Huysmans, Dada, le mail art, la poésie concrète, la performance, la pop, sur sa table de mixage, en sa SUEL (Station Underground d’Émerveillement Littéraire).

 

            Dès le texte éponyme, « min mon-nonque » et « un mon-nonque cinsier » ne peuvent être que faiblement traduits par « mon oncle » et « un oncle paysan ». La déperdition inévitable devrait dissuader de lire directement le texte français. Les lecteurs les moins familiers du picard y touveront appui au besoin, s’en aideront comme d’une béquille pour assurer leur pas, progresser dans le temps entre celui où « j’arvénos d’l’école » et « à c’t’heure », où « chés viaux i sont infremés, / Tertous des clones ! » (veaux enfermés, tous des clones).

 

            L’accent de l’écrit, son inflexion dirait Verlaine, tient à son orthographe quand celle-ci se particularise, se réinvente, se rafraîchit dans l’oralité. Quand Suel raconte le festival d’Amougies (1969), Captain Beefheart devient Capitaine Bifarte, free jazz devient fridjass, Moving Gelatine Plates, Blossom Toes, Ame Son, L’Indescriptible Chaos Rampant, deviennent « Mouve-ingg Gélatine Pletts, et pis Blossomme Touss, pis Ame son, et encore ch’l’Indescriptippe KO Rampant ». Picardisés, Sunny Murray, Archie Shepp et Don Cherry se métamorphosent en Senni Muré, Archi Chepp, Donne Tchéri. Le bain de jouvence orthographique rebaptise The Art Ensemble of Chicago, Joachim Kühn, Anthony Braxton, Kenneth Terroade, en Djoaquine Kunn, Antony Braque-Stone, Kénesse Téroade. « Ten Years After, Colosseum (avec Heckstall-Smith), Caravan, Yes, East of Eden (avec Arbus, le violoniste au chapeau noir », apparaissent sous les traits picards de « Tenn Ieur Zafteur, Colo Séomm, avec Dick Estal-Smit, Caravane, Yèss, Istophe Ideun, aveuc Def Arbus, ch’ti qui avot in capiau noir, et qui juot du violon électrique ». Les titres de Pink Floyd changé en Pink Floïtt, Astronomy Domine et A saucerful of Secrets, renaissent inouïs : Astronomi dominé, E soceur foul of ciquewetts. Franck Zappa « grand escogriffe revêtu d’un ciré jaune », apparaît tel qu’encore plus lui-même « in grand n’escogriffe, in chiré jaune », et ça déchire ! Quant à « Capitaine Bifarte », faut-il traduire : « J’n’avos jamais intindu quit cosse ed’pareil, del forche pure, del’poésie qui t’quéyot d’zeur, comme enne drache à z-iux d’vaque (…). Li, i est dins m’tête, i est dins mes orelles, i est dins min vinte. / Chest cha, chelle musique ! / Chest cha, chelle poésie ! » ? Si vous y tenez : « Je n’ai jamais rien entendu de pareil, une force pure, la poésie qui vous tombe dessus, comme une averse d’orage. / (…) / Il est dans ma tête, il est dans mes oreilles, il est dans mon ventre. / C’est ça, la musique ! / C’est ça, la poésie ! ». Mais avouez que l’averse d’orage tombe moins dru que la « drache à z-iux d’vaque ».

 

            Petite fable bonne à dire : une famille est un bateau, qu’il faut bien alléger d’un côté pour continuer à le charger de l’autre. Le portrait, en quatorze fragments (nombre des stations du chemin de croix), du grand-père Fleury Verbrugghe, démultiplie son nom en noms de pays, « ch’pays d’la Lys, à Haverskerque », Isbergues, sa tôlerie, son cabaret, et en lieux de vie, de souffrance, de mort : Chemin des Dames, hôpital, lit ultime, camionnette noire, caveau où « des os emmêlés » se lève un regard bleu qui fixe un couvercle. Mort et vie s’incarnent aussi en jardinier qui pisse sur le compost : « Pipi catalyseur des transformations ». Et qui « répand son fumier fumant sur le terrain nu, sur la terre froide ». Jardinier nourricier, croque-mort et fossoyeur : « Il enterre aussi sa salive, sa morve, sa sueur. / Il nourrit la terre. / Il détermine la résurrection. / Il lutte contre l’entropie. / Il enfouit, il enfouit ». Le saule, formé par l’homme, est entièrement recyclable. « C’est le cochon du jardin. Tout est bon chez lui ».

 

            La pauvre bouteille, la rouge amoureuse dont le cœur fait « douk douk », en picard du moins, finira au centre de recyclage, après avoir été l’élue de l’homme qu’elle avait séduit au supermarché d’Isbergues : « Et mi, j’ravisos tin nez qui luijot, qui bourgeonnot comme si qu’ch’étot l’printemps. In voyot à tes louppes qu’té savos tuter et qu’t’avos gramint invie d’nous chucher ».

 

            La Picardie suellienne fait ses courses en Belgique. Vélo ou moto se promènent de Steenvoorde à Ypres. Plat pays ? « Ah mais non, cha grimpe, Mont des Cats, Mont Noir, Mont Rouche, Mont Kemmel ». En buvant « enne bonne Westmalle », on voit s’étendre « l’plaine jusqu’à Bailleul, et à perpète, fort lon du côté de Lens, chés montanes noires, chés terrils d’chés vieux mineurs ». Et à Dranouter, toujours en Belgique, Lucien et sa fille applaudissent Patismit : Patti Smith. « On l’apprécie tous les deux. Patti Smith a presque le même âge que moi et quand elle a commencé à chanter, elle avait l’âge de ma fille ». Tous deux sont aux anges quand elle lit « Howl, le fameux poème d’Allen Ginsberg ». Aux anges : « aux z-anches ». Justement, Patti joue de la clarinette, souffle « dedans de toutes ses forces », comme Lucien Suel joue du picard.

 

 

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